Le Corpus minskois de René Guénon

Le Caire, 18 avril 1949

Cher Monsieur,

Votre lettre du 15 février a mis exactement 2 mois à me parvenir, ce qui est encore bien long. J’avais su par de Giorgio, il y a déjà quelque temps, que vous lui aviez écrit et que vous étiez maintenant à Bologne ; mais je regrette bien de voir que votre état est toujours le même... – Quant à Clavelle, je me demande si vos lettres lui sont parvenues, car il ne m’en a jamais parlé ; il y a là quelque chose que je ne m’explique pas plus que vous.

Au sujet de la Casa Atanòr, j’ai reçu vers la fin de mars une lettre d’Alvi, et je ne puis que vous redire ce que je lui ai répondu. D’abord, pour le “Roi du Monde”, il paraissait faire confusion entre le livre lui-même et l’article qui avait paru précédemment dans la revue “Atanòr” et qui n’en constituait qu’un aperçu très sommaire et très incomplet. D’autre part, je crois comme vous que le volume traduit par Reghini doit être épuisé depuis longtemps déjà, mais je ne sais pas si, quand la maison Fidi a cessé d’exister, quelqu’un n’a pas racheté le reste de l’édition et acquis en même temps les droits pour une réédition ; c’est là une chose dont, en tout cas, il y aurait lieu de s’informer tout d’abord. – Chacornac prépare en ce moment une nouvelle édition de l’“Ésotérisme de Dante” et du “Roi du Monde” ; il a déjà envoyé le 1er à l’impression, et le 2e suivra aussitôt ; comme j’ai fait un certain nombre de modifications et d’additions (quoique d’ailleurs, faute de temps, je n’aie pas pu faire tout ce que j’aurais voulu à cet égard), il conviendrait d’attendre tout au moins cette nouvelle édition pour pouvoir en tenir compte. – Quant à “Autorité spirituelle”, la traduction en a été faite déjà par Rocco, de sorte qu’il n’y a plus à l’envisager ; je pense qu’elle ne tardera sans doute pas trop à paraître. Sa traduction des “Aperçus” est sortie chez Bocca il y a à peu près 3 mois ; j’ai vu que votre “Yoga della potenza” était parmi les volumes devant paraître prochainement dans la même série (dans laquelle il y a malheureusement bien des choses d’un caractère plutôt douteux, mais il n’y a pas eu moyen d’éviter cela). – Il y a plusieurs autres de mes livres dont la traduction est actuellement en train, parmi lesquels l’“Introduction générale” (je crois vous en avoir déjà parlé) et le “Symbolisme de la Croix” ; il se peut qu’il y ait encore autre chose, car, comme on ne m’envoie naturellement les traductions à revoir que quand elles sont terminées, je ne suis pas toujours exactement au courant ; puisque c’est Rocco qui s’occupe de centraliser tout cela, il faudrait ne rien entreprendre sans lui demander ce qu’il en est, afin de ne pas risquer de faire un travail qui ferait inutilement double emploi. – J’oubliais la “Métaphysique orientale”, qui a été traduite par Frigieri (comme l’“Introduction générale”) ; si elle n’est pas encore parue (sauf dans la revue de Rocco), c’est qu’on se propose d’y joindre quelques articles (“L’esprit de l’Inde”, “Taoïsme et Confucianisme”, et un article sur l’ésotérisme islamique publié dans les “Cahiers du Sud”), de façon à ce que cela puisse faire un véritable volume.

Je suis content d’apprendre que vous avez réussi à trouver un éditeur allemand pour “Maschera a Volto” ; pour ce qui est de mes livres, la chose paraît maintenant être enfin tout à fait arrangée avec une maison qui a un double siège en Suisse et à Munich, ce qui lui donne évidemment toutes les possibilités de diffusion qu’on peut souhaiter ; elle s’est déjà mise en rapport avec Gallimard pour la “Crise du Monde moderne”, dont la traduction, comme je vous l’ai peut-être dit, était prête quelque temps avant la guerre ; c’est T. Burckhardt qui se charge de vérifier l’exactitude des traductions, puisque moi-même je ne sais pas l’allemand, et c’est lui aussi qui a trouvé l’éditeur.

Pour l’essai malencontreux de reprise de la revue “Atanòr”, il faut que je vous explique comment les choses se sont passées exactement : j’ai reçu d’abord une lettre de Gorel Porciatti, qui m’était tout à fait inconnu, et qui, en m’informant de son projet, me demandait ma collaboration, ainsi que l’autorisation de faire figurer mon nom dans le comité de rédaction. Je lui ai répondu que, étant déjà très pris, je ne croyais pas pouvoir trouver le temps de donner des articles, et qu’en tout cas, pour le comité de rédaction, je ne pouvais pas accepter que mon nom y figure sans qu’il me donne tout d’abord des renseignements précis sur sa composition, ainsi que sur les tendances et le programme de la revue. Je n’ai jamais reçu aucune réponse dudit Gorel Porciatti, non plus que des publications de lui qu’il disait avoir l’intention de m’envoyer ; mais, quelque temps après, Rocco, que j’avais mis au courant, a été fort étonné de voir une annonce avec la liste du comité dans laquelle mon nom avait été mis sans mon autorisation ; sur les gens compris dans cette liste, et que je ne connaissais pas du tout pour la plupart, il m’a donné des renseignements tout à fait défavorables, et je vois que vous aussi en pensez exactement la même chose. Ensuite, j’ai reçu le 1er nº de la revue, dont le contenu était parfaitement insignifiant, et je ne crois pas qu’il y en ait eu même un 2e, ou du moins je ne l’ai pas vu ; si je n’ai pas protesté alors contre cette façon de se servir de mon nom, c’est que nous pensions bien que cette tentative n’aurait aucun succès et ne pourrait pas durer, de sorte qu’il était vraiment inutile de nous faire des ennemis encore de ce côté.

Pour ce que vous dites au sujet du livre de Schuon, je ne vois pas du tout en quoi l’affirmation de l’identité métaphysique du possible et du réel pourrait être une “erreur”, bien au contraire ; mais, si c’en était une, c’est à moi et non à lui qu’il faudrait l’attribuer, puisque, bien avant lui, j’ai consacré à cette question tout un chapitre (le 2e) des “États multiples de l’être”. – Quant au caractère “ésotérique” du Christianisme originel, dont le Christianisme ultérieur ne serait ainsi qu’une “extériorisation” (n’ayant plus comme telle, bien entendu, rien d’initiatique), cela ne peut guère faire de doute pour nous, d’autant plus que la tradition islamique l’affirme d’une façon tout à faire explicite, en disant que le Christianisme, à son origine, était “tarîqah” et non “shariyah” ; et l’absence de “shariyah” est en effet évidente, puisque, par la suite, il a fallu suppléer au moyen d’une adaptation du droit romain (dont on a fait le “droit canon”), donc par l’apport de quelque chose qui était tout à fait étranger au Christianisme (et il est à remarquer à ce propos que, en arabe, le mot “qanûn” est encore employé actuellement, par opposition à “shariyah”, pour désigner toute loi qui ne fait pas partie intégrante de la tradition).

Après mes derniers livres (surtout les “Aperçus” et le “Règne de la Quantité”, car dans la “Grande Triade” je n’ai utilisé que 2 ou 3 articles), il ne reste en effet, comme vous l’avez vu, que bien peu de mes articles que je n’aie pas encore repris, du moins parmi ceux que vous auriez pu vouloir reproduire dans “Ur”. Pour ce qui est des articles sur les “Fedeli d’Amore”, je dois dire que j’ai depuis assez longtemps l’intention de les incorporer à une nouvelle édition de l’“Ésotérisme de Dante” ; je n’ai pas pu trouver pour cette fois le temps d’arranger cela, mais je n’y ai cependant pas renoncé, et d’ailleurs il est probable que l’édition qui est en train sera encore épuisée assez rapidement.

Sur la question de la Maçonnerie, je crois qu’il serait vraiment bien difficile de nous entendre ; mais il y a dans ce que vous dites à ce propos plusieurs choses qui me causent un certain étonnement. D’abord, en me faisant dire (sans aucune restriction, alors que j’ai pourtant bien précisé qu’il ne s’agissait en cela que de l’Occident) que “le uniche organizzazioni tradizionali iniziatiche esistenti sono il Compagnonaggio e la Massoneria”, et ensuite en disant que je ne devrais logiquement écrire que pour des Maçons, vous paraissez ne tenir aucun compte des organisations initiatiques orientales, qui pourtant existent bien, et dont certaines ont des membres plus ou moins nombreux en Europe même ; il va de soi que je peux tout au moins écrire aussi pour ceux-là... J’ajoute, pour en finir tout de suite avec ce point, que mes écrits peuvent donner à certains, sans qu’ils soient rattachés à une organisation initiatique, une connaissance théorique des doctrines traditionnelles qui tout de même n’est pas négligeable, et que d’ailleurs il est peu vraisemblable que ceux qui s’y intéressent réellement et qui ont compris certaines choses ne cherchent pas ensuite à obtenir une initiation d’un côté ou d’un autre (et, parmi les lettres que je reçois, il en est beaucoup qui prouvent qu’en effet il en est bien ainsi) ; quant aux Maçons, il y a eu de ce côté, en ces derniers temps, bien plus de résultats que je ne l’aurais espéré moi-même... Autre chose encore : dans le monde occidental même, j’ai indiqué qu’il subsistait encore certaines organisations se rattachant à l’hermétisme chrétien et remontant au moyen âge ; si je n’y ai pas insisté davantage, c’est qu’elles sont tellement fermées (une de celles que je connais plus particulièrement n’a qu’un nombre de membres strictement limité à 12) que la possibilité d’y être admis n’est même pas à envisager pratiquement. – J’en arrive à une autre question : si vous vous faites de la Maçonnerie, ou plutôt de son origine, une idée telle que celle que vous indiquez, je me demande comment vous pouvez bien avoir eu à un certain moment, ainsi que vous me l’avez dit il y a quelque temps, l’intention de faire sur les rituels un travail destiné à en éliminer les éléments antitraditionnels qui s’y sont introduits ; cela serait complètement inutile dans ces conditions, et il y a là, je l’avoue, quelque chose qui m’est tout à fait incompréhensible... Maintenant, ce que je voudrais vous faire remarquer est ceci : la date de 1717 ne marque pas l’origine de la Maçonnerie, mais le début de sa dégénérescence, ce qui est bien différent ; de plus, pour qu’on puisse parler d’une utilisation de “résidus psychiques” à cette époque, il faudrait supposer que la Maçonnerie opérative avait alors cessé d’exister, ce qui n’est pas, puisqu’elle existe même encore aujourd’hui dans plusieurs pays, et qu’en Angleterre, entre 1717 et 1813, elle est intervenue efficacement pour compléter certaines choses et pour en redresser d’autres, dans la mesure du moins où cela était encore possible dans une Maçonnerie réduite à n’être que spéculative ; en réalité, le schisme de 1717 n’a été que le fait de 4 Loges, alors qu’il y en avait encore un bien plus grand nombre d’autres qui n’y ont pas participé. D’ailleurs, la dégénérescence, dès lors qu’il y a eu filiation régulière et continue, n’interrompt pas la transmission initiatique ; elle en amoindrit seulement l’efficacité, du moins dans le cas général, car malgré tout il peut toujours y avoir des exceptions. Quant à l’action antitraditionnelle dont vous parlez, il y aurait bien des différences à faire sous ce rapport, par exemple entre la Maçonnerie anglo-saxonne et la Maçonnerie latine ; mais, de toute façon, cela prouve seulement l’incompréhension de la majorité des membres de telle ou telle organisation maçonnique, simple question de fait et non pas de principe. Au fond, ce qu’on pourrait dire, c’est que la Maçonnerie a été victime des infiltrations de l’esprit moderne, comme dans l’ordre exotérique, l’Église catholique elle-même l’est aussi actuellement et de plus en plus... Il est bien entendu que je ne cherche nullement à vous persuader de quoi que ce soit, mais seulement à vous montrer que la question est beaucoup plus complexe que vous ne semblez le croire. – Quant aux “vene iniziatiche” dont vous parlez, sans nier entièrement leur existence (et ce que je disais plus haut de certains groupements hermétiques subsistants pourrait d’ailleurs s’y rattacher), je dois dire que, pour bien des raisons, je suis très sceptique dans la plupart des cas, et que précisément les exemples que vous citez sont parmi ceux qui me paraissent plus que douteux. Éliphas Lévi était Maçon, et certains milieux anglais avec lesquels il fut en relations étaient en somme des groupes d’étude, sans caractère initiatique propre, qui étaient réservés exclusivement à des Maçons ; à part cela, je n’ai jamais trouvé la moindre preuve qu’il ait reçu une autre initiation régulière quelconque, et toutes les histoires que certains ont racontées à ce sujet ne peuvent guère être rangées que dans la catégorie des fables occultistes. – Meyrink a eu certainement connaissance d’assez nombreuses données traditionnelles, principalement de provenance judaïque ; mais, outre que cela n’implique nullement une initiation (et je ne pense pas qu’il ait pu recevoir réellement une initiation kabbalistique, qui serait sans doute la seule à envisager en pareil cas), la façon parodique et caricaturale dont il a présenté le plus souvent ces données fait une impression véritablement sinistre (il est dommage que je ne puisse pas vous raconter par lettre toute la peine que j’ai eue pour réparer certaines conséquences maléfiques de son “Visage vert”) ; en outre, ses relations avec l’école de Bô Yin Râ (dont je dois être presque le seul à connaître la véritable origine, car j’ai pu constater que ses disciples eux-mêmes l’ignoraient) ne sont certainement pas non plus un indice bien favorable. – Quant à Kremmerz, il y aurait beaucoup à dire, et ce serait trop long ; mais ce que j’ai vu de ses écrits, et aussi certains rituels trop manifestement “fabriqués”, m’a donné l’impression de quelque chose de bien inconsistant, et qui rappelle les plus mauvaises parties de l’œuvre d’Éliphas Lévi ; en tout cas, les divers groupements en lesquels ses disciples se sont divisés semblent ne plus savoir du tout comment se diriger, et certains avouent qu’ils se trouvent dans une véritable impasse... J’ajouterai encore que, toutes les fois qu’il est question d’organisations soi-disant “égyptiennes”, il y a les plus sérieuses raisons de se méfier, car il n’y a là rien d’authentique ni même, généralement, qui ait une réalité quelconque. – Quant à une initiation reçue en dehors des voies ordinaires de rattachement à une organisation connue, il y en a certainement eu des exemples, mais ce ne sont là que des exceptions extrêmement rares, et personne ne peut compter qu’il se trouvera dans un pareil cas pour se dispenser d’un rattachement normal ; penser autrement serait se faire les plus graves illusions. Pour ma part, comme j’ai été rattaché dès l’âge de 22 ou 23 ans à des organisations initiatiques tant orientales qu’occidentales, vous pouvez vous rendre compte par là que la supposition que vous envisagez ne saurait aucunement s’appliquer en ce qui me concerne.

La question doctrinale dont vous parlez à la fin de votre lettre est, au fond, moins difficile qu’elle ne peut le paraître à première vue : tout “homme véritable” a bien réalisé toutes les possibilités de l’état humain, mais chacun suivant un mode qui lui est propre et par lequel il se différencie des autres ; du reste, s’il n’en était pas ainsi, comment pourrait-il y avoir place, dans notre monde, même pour les autres êtres qui ne sont pas parvenus à ce degré ? La même chose est applicable aussi, à un autre niveau, pour l’“homme transcendant” ou le “jîvan-mukta” ; mais alors c’est de la totalité des possibilités de tous les états qu’il s’agit. Seulement, ce qui est vrai, si singulier que cela puisse sembler, c’est que les êtres qui ont atteint un même degré peuvent parfois être, en un certain sens, “indiscernables” de l’extérieur, même sous le rapport de l’apparence corporelle ; il en est en effet qui revêtent un “type” qui n’a plus rien d’individuel, et cela se produit plus particulièrement pour ceux qui remplissent certaines fonctions spéciales ; le “type” est alors celui de la fonction même, ce qui peut faire croire que c’est toujours le même être qui l’exerce au cours d’une période de plusieurs siècles, alors que la réalité est quelque chose de tout à fait différent...

Voilà cette fois une bien longue lettre, et il est tout de même temps que je m’arrête !

Croyez, je vous prie, à mes bien cordiaux sentiments.

René Guénon

Je m’aperçois que j’ai oublié de vous dire que, au point de vue des conventions internationales, les droits d’auteur continuent à exister jusqu’à 50 ans après la mort de l’auteur ; la date de publication des ouvrages n’intervient là-dedans en aucune façon.

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