Le Corpus minskois de René Guénon

Le Caire, 28 février 1937

Mon cher ami,

Merci de l’explication concernant la brochure signée Maurice Favone ; Clavelle m’en avait déjà parlé en effet entre temps. Comme vous le verrez, je n’ai pas pu trouver grand’chose à en tirer, car c’est d’un intérêt bien “local”. Il y a quelques erreurs assez curieuses, qui montrent que l’auteur est tout à fait étranger à la Maç∴ ; il ne sait même pas quelle différence il y a entre une Loge et un Chapitre !

Je suis tout de même un peu étonné de ce que vous me racontez des récentes manifestations du P. Jousse, que j’aurais cru plus sérieux malgré tout ; Vulliaud, qui est assez médisant, n’exagère-t-il pas un peu ? Ce que je crois volontiers, par contre, c’est qu’il n’a jamais pu arriver à mettre sur pied tout ce qu’il avait annoncé ; cela paraissait vraiment beaucoup de besogne pour un seul homme ! – En tout cas, il semble qu’il y ait bien peu d’espoir de retrouver réellement le texte original de l’Évangile ; mais comment se peut-il que toutes ces choses aient disparu si rapidement ?

La tradition musulmane considère bien les Psaumes comme constituant un livre sacré à part, qui est rapporté à David ; il est vrai aussi que, d’autre part, David et Salomon y sont toujours étroitement associés ; mais je ne vois rien qui indique plus ou moins nettement que cela ait une relation directe avec les Sabéens. Quant à ce que Swedenborg dit à ce propos d’un peuple de la Basse Tartarie, je ne devine pas à quoi cela pourrait bien se rapporter...

Les Polaires prétendaient que leur “oracle” les mettait en rapport avec un centre situé vers les sources du Brahmaputra ; je n’ai jamais entendu parler d’un centre chaldéen, ce qui d’ailleurs ne pourrait pas avoir grand sens actuellement. Il est exact que Théon s’est dit d’origine chaldéenne ; c’est possible après tout, mais ce mot, à notre époque et depuis bien longtemps, ne désigne pas autre chose qu’une population chrétienne, du reste peu nombreuse, ayant une liturgie particulière. – Quant à Burgoyne, Davidson et la H. B. of L., je ne crois pas qu’il y ait jamais eu là d’autre “rattachement” réel que celui qui provenait de Randolph ; quant aux prétentions “rosicruciennes” que celui-ci y avait adjointes, elles paraissent plutôt fantaisistes ; il n’y avait sûrement rien d’hindou (tous le déclaraient même expressément), et un rattachement égyptien, s’il n’est pas islamique, n’est qu’une histoire qui ne tient pas debout.

La “slavophilie” des occultistes, en effet, est encore une chose assez curieuse ; pour Papus, je crois que la chose s’explique surtout par les subventions qu’il recevait de la cour de Russie, et auxquelles l’influence de Saint-Yves n’était pas étrangère ; mais il se peut tout de même qu’il y ait eu encore autre chose que cela. Le cas de Sédir et de la Pologne semble très différent, et je ne sais pas jusqu’à quel point on pourrait rapprocher les deux choses, d’autant plus que, au fond, Russie et Pologne ont toujours été ennemies. – Saint-Yves, par ailleurs, avait aussi des relations anglaises, tout comme Eliphas Lévi ; tout cela est assez compliqué.

Je me demande si les comparaisons entre Râmakrishna et des personnages relevant d’autres traditions ne sont pas un peu artificielles ; on peut sans doute trouver toujours quelques ressemblances, mais jusqu’où vont-elles au juste ?...

Bien cordialement à vous.

René Guénon

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