Le Corpus minskois de René Guénon

Le Caire, 3 avril 1937

Mon cher ami,

Ce que vous dites d’une découverte possible du texte original de l’Évangile peut assurément être envisagé ; mais je crois que, au cas où une telle chose serait annoncée, il conviendrait de se méfier sérieusement d’une “fabrication” comme il y en a déjà eu des exemples... Si c’était authentique, il est probable, comme vous le dites, que cela ne servirait pas à beaucoup, mais peu importe. – J’ai vu dernièrement quelque part que, à Rome même, le latin n’aurait été substitué au grec comme langue liturgique qu’au IVe siècle ; est-ce exact ? En tout cas, il semble bien que ce soit à cette époque que beaucoup de choses ont dû changer ou disparaître ; mais il est étonnant en effet que cela se soit produit partout sans exception...

La tradition islamique admet tous les prophètes, hébreux et autres ; ceux qui sont désignés nommément ont seulement, pour des raisons diverses, une importance plus particulière. Ayûb (Job) est considéré comme un prophète ; mais je crois que l’époque à laquelle il a vécu est bien difficile à préciser ; certains le considèrent en effet comme très ancien, mais antérieur à Abraham, c’est peut-être beaucoup dire tout de même... – Quant aux Psaumes, je n’ai jamais rien vu qui puisse donner à supposer qu’il s’agisse d’autre chose que de ce qui est connu habituellement sous ce nom ; mais que sont exactement les Psaumes des Samaritains ?

La note que vous avez transcrite au sujet d’El-Khidr est d’accord avec ce que dit Coomaraswamy dans un article qu’il a fait paraître il y a quelques années dans une revue indienne d’art musulman ; cette “source” est d’ailleurs évidemment plus sûre que l’autre, car, d’après ce que j’en ai entendu dire ici, cette “Encyclopédie de l’Islam” est encore, dans son ensemble, un bel exemple de la besogne antitraditionnelle qui est, au fond, la véritable raison d’être des orientalistes !

Je vous remercie pour les renseignements concernant les Pyramides, mais il y a dans tout cela des choses bien confuses, et qui auraient d’ailleurs besoin d’être sérieusement contrôlées. Ainsi, le nom Ibn Abdel-Hikm est certainement fautif ; ce pourrait être Ibn Abdel-Hakîm, mais je ne sais s’il y a un écrivain de ce nom, et, d’un autre côté, ce qui lui est attribué ressemble singulièrement à ce qui se trouve en fait dans un livre d’Ibn Wahshiyah... Il est d’ailleurs certain que divers auteurs ont plus ou moins amplifié tout cela avec des détails en partie fantaisistes, et en partie dérivés d’un symbolisme mal compris ; je ne vois vraiment pas qu’il y ait grand intérêt à embrouiller les gens avec tout ce mélange, qui n’a qu’une valeur de simple curiosité. Je me suis attaché au contraire, dans mon article, à dégager l’essentiel des idées qui ont réellement cours là-dessus, et il me semble que c’est suffisant. – Une chose certaine encore, c’est qu’Aghatîmûn est regardé comme le maître d’Idris ou Hénoch, et non pas comme son disciple ; quant à un personnage nommé Sabi (qui viendrait encore fournir une origine supplémentaire aux Sabéens), je n’en ai jamais entendu parler. – Par contre, l’histoire des génies gardiens est exacte, mais je n’ai pas trouvé utile de parler de cela, d’autant plus que ce ne pourrait être intéressant en un sens qu’à la condition d’aborder directement la questions des “trésors cachés”, ce qui entraînerait bien loin...

Je ne comprends pas bien votre question au sujet des doctrines de la H. B. of L. : voulez-vous dire qu’elles sont de nature hermétique (le nom même peut se comprendre ainsi), ou pensez-vous à quelque origine ou provenance particulière ?

Bien cordialement à vous.

René Guénon

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