Le Caire, 29 janvier 1937
Mon cher ami,
Sûrement, il y a encore bien des restes du papusisme ; outre ceux dont vous parlez, il y a aussi, d’un autre côté, les gens de Lyon, qui sont toujours, je pense, en concurrence plus ou moins hostile avec V. Blanchard. Ce dernier est bien toujours aussi chez les Polaires, comme dans beaucoup d’autres choses plus ou moins suspectes ; mais quels sont au juste, maintenant, les rapports des deux Blanchard entre eux ? Autrefois, ils ne pouvaient pas se souffrir ; quand et comment ont-ils bien pu se réconcilier ? – Du côté Sédir, il y a bien en effet le groupe Savoret, et il y a aussi, plus directement ou plus ouvertement, les “Amitiés Spirituelles”, dont vous ne parlez pas ; qu’est-ce que cela devient au juste ? Je ne pense pourtant pas que ce soit mort, car il n’y a pas encore bien longtemps que j’ai vu des prospectus annonçant des conférences ; quant à leur Bulletin, il semble bien qu’il ne paraisse plus... – La réflexion que Sédir vous a faite au sujet de Pouvourville ne m’étonne pas beaucoup ; à vrai dire, je ne crois tout de même pas qu’il ait toujours été ainsi, mais il l’était sûrement devenu à la fin ; certains pensent d’ailleurs que l’influence de sa 2e femme y était bien pour quelque chose ! Enfin, la conclusion à en tirer encore une fois de plus, c’est que tout ce monde n’est vraiment pas intéressant...
Oui, la question des Sabéens est vraiment bien compliquée, celle-là aussi : l’origine même de leur nom, les différentes choses auxquelles il a pu être appliqué ; et il n’est pas facile non plus de savoir exactement, dans chaque cas, de quels Sabéens il s’agit. En tout cas, les Sabéens ne sont pas les Nosaïris, qui sont encore tout autre chose ; il est d’ailleurs exact qu’il ne faut pas confondre non plus Nosaïri avec Nusrâni (Nazaréen), qui est toujours, en arabe, un des noms qui désignent couramment les Chrétiens (l’autre est Messiahi), bien que certains pensent que les 2 mots peuvent avoir la même racine. Ce sont les Nosaïris (ou Ansaïris) qui sont maintenant désignés, en Syrie, sous le nom d’Alaouites ; ils forment une organisation du même genre que celle des Druses, et c’est d’eux que Randolph tenait son initiation.
Ce que vous dites pour l’Évangile en araméen est en effet ce qu’il y a de plus plausible ; mais ce texte original a-t-il jamais été écrit, ou n’était-il transmis qu’oralement ? Dans le premier cas, il est singulier qu’on n’en ait jamais retrouvé aucun manuscrit, pas même le moindre fragment... Le P. Jousse prétendait arriver, par sa méthode, à reconstituer l’original araméen ; mais il semble qu’on ne parle plus guère de lui et qu’il n’ait jamais fait paraître les nombreux livres qu’il avait annoncés ; savez-vous ce que cela devient ?
La mission dont il est question dans la coupure jointe à votre lettre est partie pour l’Inde il y a quelque temps déjà ; j’avoue que cette affaire me paraît bien peu intéressante, car ces parias ne seront jamais que de tristes recrues pour ceux qui voudront les accueillir ; s’ils veulent devenir Musulmans (ou Chrétiens, cela leur importe peu), c’est uniquement par intérêt, parce que cela change leur situation et leur permet d’exercer des professions qui autrement leur resteraient interdites...
Dans le dernier envoi de Chacornac, j’ai trouvé un livre intitulé “La F∴ M∴ dans la Marche”, par Maurice Favone, avec la mention qu’il a été envoyé de votre part ; qui est donc l’auteur ? Ce nom m’était complètement inconnu jusqu’ici.
Bien cordialement à vous.
René Guénon