Le Corpus minskois de René Guénon

Le Caire, 1er décembre 1936

Mon cher ami,

En même temps que votre lettre, j’ai reçu, dans un paquet de Clavelle, celle que vous m’annonciez ; cette dame Dubouloz m’a écrit aussi 2 ou 3 fois pour me demander quelques renseignements. Dans quelle région se trouve donc ce cromlech dont elle parle ? Le nom de l’endroit, que je lis Ronno, m’est tout à fait inconnu. Pour ce qui est de réunions druidiques ou autres, en tout cas mystérieuses, dans les forêts du centre de la France, Mario Meunier a entendu dire par son grand-père que cela avait existé jusque vers 1860 ; depuis lors, il ne semble plus en avoir été question, tout au moins dans sa région (la Haute-Loire). – Ce qu’elle dit au sujet de la Tunisie est curieux, mais assez vague ; je me méfie de ces prétendus vestiges du culte de Tanit ; les Européens s’imaginent toujours découvrir des choses de ce genre ; ici aussi, ils croient à des restes de l’ancienne Égypte, qui sont parfaitement inexistants (sauf peut-être quelques recettes de sorcellerie) ; Gobineau, en Perse, voyait du Mazdéisme dans des choses qui sont purement islamiques...

L’Ange de la Couronne semble bien être en effet un aspect de Metatron ; mais, dans la tradition islamique, c’est surtout par rapport au Trône qu’on envisage celui-ci ; en tout cas, il est la Lumière primordiale dont tous les Prophètes sont des expressions ou des manifestations.

Un certain nombre de livres auraient été écrits par Adam, un plus grand nombre par Seth, et un plus grand nombre encore par Hénoch ; mais il s’agirait de savoir si ceux qui sont connus actuellement sous ces différents noms représentent bien réellement des “adaptations” de ceux-là. – Il semble qu’on ne sache pas grand’chose sur les Mandéens ; on paraît souvent les assimiler aux Sabéens.

Ces histoires de Nestorius et d’Eutychès ne sont sûrement pas bien claires non plus ; pour quelles raisons a-t-on donné leurs noms à des doctrines qu’ils n’ont pas enseignées, et d’où ces doctrines sont-elles venues en réalité ? – Il est certain qu’il y a dans tout cela bien des difficultés qui tiennent surtout aux mots ; mais n’est-ce pas là une conséquence de ce fait, bien singulier du reste, que le Christianisme n’a pas proprement de langue sacrée ?

L’Église anglicane a pu reconnaître l’autorité du patriarche d’Antioche comme chef d’une autre Église autonome (je crois qu’on dit “autocéphale”), mais non pas son autorité sur elle ; il y a sûrement là un malentendu.

Quand je parle d’opposition au dualisme, cela ne veut pas dire qu’on ne reconnaisse pas à la dualité sa place normale ; mais dualité n’est pas dualisme, celui-ci consistant dans l’affirmation de la dualité comme irréductible et ne procédant pas d’un Principe unique.

Non, vous ne m’aviez parlé de ce Dr Joly ; il peut être intéressant de voir ce qu’il y a là au juste ; n’oubliez pas de me tenir au courant. – Pour ce qui est de la réflexion qu’il vous a faite, la vérité est que la soi-disant bataille de Poitiers n’a jamais existé, et que, plus de 2 siècles plus tard, les Arabes occupaient encore toute la région du sud-est, les Alpes, la Savoie et une partie de la Bourgogne ; l’histoire a été singulièrement falsifiée... Cela vaut les Gaulois représentés comme des sauvages vivant dans les forêts !

Merci pour le coupon joint à votre lettre.

Bien cordialement à vous.

René Guénon

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