Le Caire, 29 septembre 1936
Mon cher ami,
Merci tout d’abord de votre carte de Josselin, que j’ai trouvée dans le dernier envoi de Chacornac. – Votre lettre m’est arrivée à son tour hier ; sans doute êtes-vous déjà maintenant sur le point de quitter Quiberon, malheureusement d’ailleurs, car vous vous y trouviez sûrement mieux qu’à Paris !
Qu’est-ce dont au juste que la Société Polymathique de Vannes, et de quoi s’y occupe-t-on plus spécialement ? En tout cas, c’est déjà quelque chose si le “Voile” suscite un certain intérêt de ce côté...
Pour l’histoire de Fulcanelli, Clavelle semble persuadé que, en réalité, celui-ci ne serait autre que Dujols, et que son “départ” signifierait par conséquent la mort de celui-ci ; je me rappelle aussi, à ce propos, que, lorsque le 1er volume a paru, Mme Dujols se plaignait qu’on ait ainsi publié sans autorisation certaines choses venant de son mari. Le véritable Fulcanelli ne serait donc pas Champagne comme on l’a dit (et je crois bien que cette affirmation venait de Faugeron) ; mais que sait-on au juste de celui-ci ? Je n’ai jamais rien entendu dire de précis sur lui, si ce n’est qu’il était peintre, et je ne sais même pas s’il vit encore... – Quant aux “Canthares”, je ne me rappelle pas que Faugeron m’ait jamais parlé de l’interprétation que vous dites ; autant que je m’en souviens, il s’agissait seulement du double sens de “coupe” (mis naturellement en rapport avec le Graal) et de “scarabée”, l’un et l’autre étant d’ailleurs regardés comme des symboles d’immortalité.
J’ai lu aussi l’article de Dermenghem dont vous parlez ; dans le Soufisme, les 2 voies de la Bhakti et de la Connaissance ne sont jamais complètement séparées, mais, suivant les écoles, une part plus grande est faite à l’une ou à l’autre.
Je ne connais pas du tout Mahmoud Mukhtar Katirjoglou (nom évidemment turc), ni son livre ; si celui-ci a été publié d’abord en Turquie, l’approbation des “réformes” était de rigueur pour qu’il puisse paraître, mais, par là même, il y a lieu de se méfier grandement de ses interprétations ; de plus, le patronage de Massignon est loin d’être un signe favorable, car celui-là ne fait jamais rien sans arrière-pensée... – Pour la question de l’ange Gabriel, il est tout de même stupéfiant que des gens puissent faire comme si la tradition islamique ne comprenait que le seul texte du Qoran ! Quant à l’“Esprit” (Er-Rûh), dans les passages auxquels il est fait allusion, certains ont voulu en effet rapporter ce mot à l’ange Gabriel, mais il fallait bien qu’ils aient par ailleurs quelque raison pour cela ; cette interprétation est d’ailleurs inexacte, car, en fait, c’est de Metatron qu’il s’agit.
Pour la question si obscure des origines du Manichéisme, je croirais volontiers qu’on a dû en effet réunir sous ce nom, comme sous celui de Gnosticisme, bien des choses très différentes ; mais j’avoue que je ne me fais pas une idée assez nette de tout cela pour dire quelle part peut y revenir aux éléments sémitiques ou autres. Quant à des déviations plus ou moins tardives, elles n’ont rien d’impossible en tout cas ; et ne m’avez-vous pas dit autrefois que vous pensiez qu’il y avait eu quelque chose de ce genre chez les Albigeois ? À propos des différentes Églises, connaissez-vous le mot καραι, qui en grec signifie “têtes”, et dont les 5 lettres sont les initiales des sièges des 5 “têtes’ de l’Église : Constantinople, Antioche, Rome, Alexandrie, Jérusalem ?
L’histoire des propositions antignostiques imposées par Léon XIII est bien curieuse et inattendue ; il serait intéressant de savoir quel est le monastère dont il s’agit ; vous me direz si vous avez d’autres renseignements. – Quant au Jansénisme, qui ne fut jamais que quelque chose de purement exotérique, je pense bien comme vous qu’il n’y a rien de très intéressant à en tirer.
J’arrive au nº sur le Celtisme, que j’ai reçu la semaine dernière ; il faut que je vous exprime toutes mes félicitations pour votre travail, vraiment très bien et très intéressant ; et, sur un pareil sujet, ce n’était sûrement pas facile ! – J’ai dit à Clavelle de vous demander de vérifier, pour les “errata”, l’exactitude des mots celtiques, ce dont je suis incapable. – Je suis content de ce que vous me dites de mon article (où il s’est malheureusement glissé une belle faute : le jardin de l’Ourse pour le gardien !) ; merci de votre remarque pour Bro ; ne se pourrait-il pas qu’il y ait là un double sens comme pour Avallon ? – Vous avez oublié, parmi les différents “Lugdunum”, de mentionner Loudun ; d’autre part, est-ce que “dunum” ne veut pas dire colline plutôt que forteresse ? – Ce que vous dites à propos de l’Apollon Karneïos me fait repenser à l’intention que j’ai depuis longtemps d’écrire un article sur le symbolisme des cornes ; peut-être vais-je même me décider à faire cela pour le nº de novembre, dont il va falloir que je m’occupe ces jours-ci... – Un point qui n’est pas parfaitement clair pour moi, c’est la correspondance qui peut exister entre les différentes périodes dont vous parlez (pp. 306 et suivantes) et celles qu’on trouve dans d’autres traditions ; comment pensez-vous qu’elle pourrait s’établir ?
Bien cordialement à vous.
René Guénon