Le Caire, 2 septembre 1936
Mon cher ami,
J’ai reçu votre lettre ce matin, et, bien que vous deviez être déjà parti pour la Bretagne, j’y réponds à l’adresse habituelle, puisqu’on vous fera suivre le courrier. Je souhaite que vos vacances vous fassent, à vous aussi, tout le bien possible !
Je viens seulement de finir de liquider toute ma correspondance arriérée, et maintenant il est temps que je m’occupe de mes articles pour le nº d’octobre. – Clavelle m’a écrit qu’il avait déjà corrigé les épreuves du nº spécial, et qu’on n’attendait plus que le retour de Chacornac pour donner le bon à tirer.
D’après ce que vous me dites, ce doit bien être en effet de Mathurin Bruneau qu’il s’agissait ; mais ce nom m’était inconnu, et je ne savais d’ailleurs pas que c’était le même personnage qui avait paru sous tant de noms différents. Tamos a dû confondre ce nom avec celui de Nicolas Barnaud, de Lyon, sur lequel feu Bricaud a publié autrefois un article, mais qui n’a rien à voir avec tout cela.
Votre histoire de l’âne rouge est vraiment bizarre ; je me doute bien que cela devait être fort peu agréable en effet...
Sûrement, ce pauvre Barlet avait dû ramasser bien des influences hétéroclites dans tous les milieux où il était passé successivement ; mais il est évident qu’il ne s’en rendait pas compte, et qu’il n’a jamais compris les inconvénients qu’il pouvait y avoir à se laisser rattacher ainsi à n’importe quoi.
Oui, Fidel Amy-Sage prétend maintenant que son “initiation messianique” a son siège en Syrie, et qu’elle est en rapport avec les Béhaïstes, ce qui du reste, si c’était vrai, ne serait pas précisément une recommandation...
Je me rappelle que Faugeron m’avait déjà parlé autrefois de l’histoire de la faucille et du marteau ; je pensais justement à lui ces jours-ci, en lisant dans “Atlantis” un article de Canseliet où je retrouvais quelques-unes des idées que je connaissais comme venant de Dujols ; mais qu’est-ce encore que cette histoire de manuscrits laissées audit Canseliet par Fulcanelli “au moment de son départ”, et qui auraient servi à composer les 2 volumes publiés sous le nom de Fulcanelli ?
Je ne comprends pas qu’on puisse parler d’un créateur du Shiisme ; ce mot, en réalité, s’applique simplement aux partisans d’un des 3 modes possibles de désignation du Khalife. Quant à l’histoire d’Abdallah ibn Saba, pour autant que je sache, elle est uniquement en rapport avec l’origine des Ismaïliens.
Dans la version arabe des Évangiles, la désignation du Paraclet est Ahmed, ce qui est le nom céleste du Prophète (Mohammed étant son nom terrestre, et Mahmûd son nom paradisiaque). À cause de cela, l’empereur Héraclius fut tout près de reconnaître la mission du Prophète ; il en fut seulement détourné par certains membres du clergé grec qui prétendirent qu’il y avait là une erreur d’interprétation. – Si on fait venir “Çûfî” de “çafâ”, ce qui est une des nombreuses dérivations envisagées, il est l’équivalent exact de “Cathare” ; c’est bien en tout cas une des idées qu’il contient ; et il y a aussi, dans le même sens, la désignation des “Ikhavân eç-Çafâ” ; évidemment, tout cela est assez concordant... Ce qui est moins clair, c’est la question du Manichéisme ; que sait-on au juste d’à peu près sûr là-dessus ?
Bien cordialement à vous.
René Guénon