Le Caire, 31 mai 1936
Mon cher ami,
J’ai reçu votre lettre hier, en même temps qu’une de Clavelle qui me dit en effet qu’il va mieux, mais se plaint de cette fatigue et de cette anémie persistantes auxquelles les médecins semblent malheureusement ne pas pouvoir faire grand’chose, ce qui d’ailleurs ne m’étonne pas beaucoup...
Vous avez peut-être raison au sujet des projets de romans de Tamos ; arrivera-t-il jamais à les réaliser ? Je ne vois pas très bien non plus ce qu’on peut faire sur Babylone ; il est certain que le moyen-âge aurait été plus intéressant.
Quant au livre de Vulliaud sur les Évangiles, ceux qui l’ont lu s’en déclarent plutôt déçus ; mais je ne savais pas que ce n’était en somme qu’une sorte d’introduction ; il est facile de comprendre, en tout cas, qu’il ne se décide pas à faire la suite sans être sûr de pouvoir la faire éditer autrement qu’à ses frais.
Je ne sais trop si on peut dire que les doctrines alexandrines chrétiennes ont influencé l’hermétisme, ou si ce n’est pas plutôt l’inverse qui serait plus exact, car l’hermétisme tenait certainement une grande place à Alexandrie à cette époque.
Je suis content de savoir que votre travail sur le Celtisme avance ; Clavelle m’a dit que cela promettait d’être fort intéressant ; sans vous, il aurait sûrement été impossible de faire un nº sur ce sujet. Pour ma part, je ne sais pas encore à quoi je vais me décider ; la question de l’Apollon hyperboréen me paraît difficile à traiter d’une façon qui ait un rapport assez direct avec ce dont il s’agit ; celle du Sanglier et de l’Ourse conviendrait peut-être mieux ; enfin, je vais y réfléchir encore quand j’en aurai fini tout d’abord avec mon travail pour le nº de juillet...
Comment la correspondance de St Martin a-t-elle bien pu passer dans des bibliothèques suisses ? Je n’ai jamais vu qu’il paraisse avoir eu beaucoup de relations avec ce pays.
Je ne savais pas du tout ce que Silva était devenu ; il me semble qu’il y a bien longtemps qu’il n’a plus rien publié.
Il y a bien longtemps que je me suis demandé, à propos du cercle chromatique de Ch. Henry, si cela ne pourrait pas avoir quelque rapport avec l’Archéomètre, mais je ne sais pas jusqu’où cela peut aller. Quant à Wronski, ses mathématiques valent sans doute mieux que sa philosophie, qui au fond est bien moderne et allemande par beaucoup de côtés ; mais, s’il y a dans tout cela quelque inspiration pythagoricienne, il me semble qu’elle est malgré tout assez indirecte, et probablement plus “livresque” qu’effective. – En tout cas, il est certainement regrettable que le “groupe paléosophique” n’ait pris une autre tournure, mais, comme vous le dites, il aurait fallu pour cela d’autres éléments que ceux qui y jouaient le principal rôle ; est-ce que les réunions continuent toujours ?
Cette histoire des Bourbons du Canada est vraiment curieuse ; je n’en avais encore jamais entendu parler ; pourquoi Tamos a-t-il abandonné les recherches qu’il devait faire à ce sujet ? Il aurait pu du moins, il me semble, passer les renseignements qu’il avait à quelqu’un d’autre (vous par exemple) qui aurait pu en tirer un meilleur parti... – Le “de Beauharnais” qui fut gouverneur du Canada est-il un ancêtre direct d’Eugène de Beauharnais ? En tout cas, cette version est bien différente de cette que donnait Téder.
Merci de vos précisions au sujet de la fantastique histoire de Der. ; les expressions du personnage sont en effet assez caractéristiques d’un Anglais ; quant aux mots bretons, cela est bien bizarre encore, et il est certains que cela semblait plutôt s’adresser à vous. Quoi qu’il en soit de la source possible de tout cela, ce qu’il y a de sûr, c’est que cela donne bien l’impression qu’il y a lieu de se méfier. On verra si ces gens reviennent à la charge d’une façon ou d’une autre ; en tout cas, je ne crois pas qu’ils puissent faire grand’chose pour empêcher le nº sur le Celtisme de paraître ; il faudrait pour cela qu’ils agissent sur Chacornac, et vraiment le sujet ne se prête pas beaucoup à ce qu’on lui en fasse un épouvantail.
Les articles du “Speculative Mason” sur les Culdees ont paru dans les 4 nos de l’année 1935 (cette revue est trimestrielle) ; j’ai d’ailleurs dû l’indiquer dans mes comptes rendus.
Bien cordialement à vous.
René Guénon