Le Corpus minskois de René Guénon

Le Caire, 3 juillet 1936

Mon cher ami,

J’ai reçu votre lettre hier, alors que je venais justement d’expédier à Chacornac mon article sur le sanglier et l’ourse, qui ainsi ne sera pas en retard. La raison qui m’a fait me hâter, c’est que nous nous sommes décidés à aller un peu à Alexandrie pour changer d’air (ce sera la 1re fois depuis que je suis ici !) ; nous partirons demain ou après-demain, et je ne sais pas combien de temps nous resterons au juste... Je ne pourrais donc guère faire maintenant un 2e article, et puis la question de l’Apollon hyperboréen, en réalité, concerne plus les Grecs que les Celtes, de sorte qu’il vaut mieux garder cela pour une autre fois. Il faut dire aussi que le nº de juillet va se trouver presque complètement rempli par moi ; je ne peux tout de même pas tout envahir à moi seul ! – Je savais déjà par Clavelle que vous aviez terminé votre travail ; tout est donc pour le mieux, et je pense que, grâce à vous, ce nº va se présenter tout à fait bien.

J’ai reçu 2 longues lettres de Tamos, qui me donne sur ce que vous savez des explications plus complètes que ce que Clavelle avait pu me dire ; que d’histoires extraordinaires dans tout cela ! – À propos, il faut que je vous demande un renseignement : qu’est-ce donc qu’un certain Nicolas Barnaud qui se présenta comme étant Louis XVII ? Je sais qu’il y en a eu beaucoup, mais il me semble bien que je n’avais encore jamais entendu parler de celui-là...

Je n’ai jamais entendu parler de Juifs berbères au Maroc ; je me rappelle seulement qu’autrefois quelqu’un qui y était allé m’avait parlé de Juifs nègres, ce qui est assez différent.

Oui, j’ai vu les dernières méchancetés d’Oswald Wirth ; mais, si vous faites le rapprochement entre les 2 comptes rendus qui se suivent, vous verrez que, dans son intention, c’est surtout Leb. qu’elles visent. Je n’en suis d’ailleurs pas étonné : une conférence que Leb. avait faite sur les Templiers au G∴ O∴ avait déjà suscité des réactions haineuses contre lui, et il est persuadé que c’est de ce jour-là qu’on y avait décidé de l’éliminer ; Oswald Wirth n’est pas du G∴ O∴, mais ses facultés de compréhension n’en valent certainement pas mieux pour cela !

Ce que vous dites pour Saint-Yves doit être vrai, mais d’où pouvait bien lui venir cette “phobie” de certains nombres ? – Quant à Ch. Henry, il est certain que son point de départ était bien différent, mais cela n’empêche pas qu’il y ait certains rapports, et je pense aussi que, comme vous le dites, c’est bien par les nombres que tout cela doit se rejoindre. – Je ne comprends pas très bien ce que c’est que les “couleurs-lumières” et les “couleurs-pigments” ; quelle différence y a-t-il là au juste ?

Pour ce qui est de Wronski, ce qui me fait surtout douter qu’il ait pu être rattaché à quelque chose de traditionnel, c’est l’importance qu’il paraît accorder à la philosophie allemande moderne. – Je ne sais d’ailleurs trop ce qu’il faut penser de l’existence de “centres pythagoriciens” à cette époque ; quelle pourrait bien être leur filiation ?

Bien cordialement à vous.

René Guénon

J’oubliais : je ne connais pas l’ouvrage de Casanova, mais cette attente de la venue d’un prophète chez les Chrétiens d’Orient est une chose connue ; quant aux 6 prophètes, je ne sais trop jusqu’à quel point cela est orthodoxe : il y a bien saint Jean et saint Georges, mais les autres ? En tout cas, il n’y a que des sectes hétérodoxes (Bâbisme, Ahmediyah, etc.) qui admettent des prophètes après Mohammed (de nouveaux prophètes, bien entendu, car, pour les “retours” à la fin des temps, cela est tout autre chose).

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