Le Corpus minskois de René Guénon

Le Caire, 9 août 1935

Mon cher ami,

Reçu votre lettre du 30 juillet, qui s’est croisée avec celle que je vous ai écrit il y a huit jours en réponse à la précédente.

Oui, tout finit par se retrouver peu à peu, quoique je sois encore loin d’avoir fini de tout examiner ; cela ne va pas très vite, car j’ai naturellement d’autres choses à faire, et même j’ai dû interrompre complètement mes rangements pendant quelques jours quand il m’a fallu préparer mon travail pour le “Voile”.

Je ne sais pas si l’idée dont Clavelle vous a parlé pour l’envoi de l’“Archéomètre” sera réalisable ; en tout cas, cela est subordonné à l’assentiment de K., et il est toujours si pris et si surmené que je n’arrive même pas à avoir de ses nouvelles, bien que je lui aie récrit à plusieurs reprises ; enfin, on verra...

J’ai encore trouvé autre chose à vous, dont j’ai oublié de vous parler : il s’agit du “Vêdânta-Sâra”, 2 traductions anglaises transcrites par vous, plus une traduction française de l’une d’elles par Mme de Chauvigny. Cette dernière, à la vérité, serait à refaire complètement, même simplement d’après l’anglais dont elle est loin de rendre toujours le sens ; et, quant aux traductions anglaises elles-mêmes, elles ne sont certainement pas utilisables sans avoir été revues soigneusement sur le texte, car elles contiennent nombre de mots pour lesquels il est tout à fait impossible de deviner quels termes sanscrits ils ont la prétention de traduire... Vous serez bien aimable de me dire si je dois vous renvoyer cela aussi.

Il paraît, d’après ce que me dit Clavelle, qu’il n’est venu jusqu’ici aucune réponse à la question sur le Graal ; attendons encore... – Quant à votre article, il est bien possible en effet qu’il n’ait pas plu à tout le monde ; avez-vous eu quelques échos en ce sens ? Vous faites bien, en tout cas, de ne pas vous en inquiéter...

D’après tout ce que vous me dites encore au sujet du Graal, et qui est d’ailleurs très intéressant, il semble bien qu’il doive y avoir plusieurs versions de la légende, et qui ne sont peut-être pas très facilement conciliables sur tous les points. Il semble aussi qu’il soit question de son transfert en Asie antérieurement à l’époque indiquée pour le départ des Rose-Croix ; comment expliquer cela ? – Je suis bien d’accord avec vous pour la “Montagne des Prophètes” ou “Montagne des Saints” (Jebel El-Awlia), que la tradition arabe identifie du reste à la montagne de Qâf. – Quant aux objets qui auraient été apportés en Irlande par le prophète Jérémie, j’ai entendu dire aussi qu’ils avaient été transportés en Éthiopie, c’est-à-dire vraisemblablement d’abord au Yémen (le royaume de la reine de Saba), et ensuite de là en Abyssinie quand une partie des habitants de cette région y ont émigré.

Philipon m’écrit une chose bien curieuse : “Vous ai-je jamais raconté que Gaston Maspéro avait jadis évoqué les dieux de l’Égypte, qu’ils lui étaient apparus, mais sans lui parler, alors qu’ils avaient fait des révélations à Mariette. Je tiens le récit de ces faits de la bouche même de Maspéro, avec qui je fus très lié.” – Que pensez-vous de cette histoire ?

Vous avez sans doute eu connaissance du nouveau livre du “Prince” et de ses grossièretés à mon adresse ; en tout cas, Clavelle vous en parlera. Il est bizarre que cela ait juste coïncidé avec une manifestation inattendue de l’illustre de M. dans le “Mercure” !

Bien cordialement à vous.

René Guénon

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