Le Caire, 17 mars 1935
Mon cher ami,
En effet, cette épidémie de grippe qui sévit un peu partout cette année semble prendre des formes vraiment singulières. Quoique j’aille certainement mieux, je me sens encore fatigué ; cela ne se passe pas vite. Espérons pourtant que cela va bientôt disparaître tout à fait, et pour vous aussi ; mais, sûrement, vous auriez mieux fait de prendre un peu de repos. – Clavelle, dans sa dernière lettre, se plaint aussi de cette fatigue qu’il éprouve depuis quelque temps et qui l’empêche de travailler ; tout cela est bien ennuyeux...
Ce que vous me dites de Navarre est intéressant ; espérons que cela continuera ; vous me tiendrez au courant de la suite. – Quant à l’histoire dont il vous avait parlé, s’il s’agit de 2 personnages différents, tout s’explique sans difficulté.
Vous parlez de Czynski ; il est mort l’année dernière, de chagrin, dit-on, d’avoir été accusé de satanisme. Il avait d’ailleurs fini par se brouiller avec Bricaud, qui l’avait déclaré exclu du Martinisme et remplacé par un autre délégué pour la Pologne.
Les propos de Chamuel au sujet de Papus sont vraiment curieux, et je crois qu’au fond cela répond bien à la vérité. Quant à l’affaire de Doinel, je doute qu’on puisse jamais l’éclaircir complètement...
L’influence d’éléments sémitiques en Perse n’est sans doute pas une chose invraisemblable, mais, pour ma part, je n’en vois pas d’exemples précis ; avez-vous, en parlant de cela, quelque chose de plus particulier en vue, ou est-ce seulement une impression d’ordre général ?
Je n’ai pas encore vu votre article, car le nº du “Voile” ne m’est pas arrivé jusqu’ici ; je suis même inquiet de n’avoir pas eu cette semaine le paquet de Chacornac où il devait se trouver, et je commence à craindre qu’il ne se soit égaré en route...
Cette question de “chute des anges” (quel que soit d’ailleurs le sens qu’on donne au mot “chute”) est assurément bien compliqué ; on ne voit pas très nettement où cela se place, mais, en tout cas, je ne pense pas plus que vous que ce puisse être dans le monde d’Atsiluth.
Que les anges puissent se manifester dans les mondes inférieurs au moyen d’une “forme illusoire”, ou par l’intermédiaire d’êtres de ces mondes, les 2 choses sont possibles ; pourquoi n’y aurait-il pas des cas correspondant à l’une et l’autre ? On a toujours tort de vouloir tout limiter d’une façon trop étroite.
Les correspondances de Nephesh avec Psychê et de Ruah avec Pneuma ne sont pas douteuses ; mais, pour ce qui est de Neshamah, est-ce que Nous peut vraiment être regardé comme supérieur à Pneuma ? D’autre part, si Nephesh est du monde de Ietsirah et Ruah de celui de Briah, il semble bien que, pour Neshamah, il ne reste plus que celui d’Atsiluth ; mais alors ce serait l’Âtmâ, auquel le Nous ne peut certainement pas être identifié. – Je ne connais pas l’étude du chanoine Busson ; où et quand cela a-t-il donc été publié ?
Il serait tout de même un peu étonnant que l’histoire de l’émeraude au front de Lucifer ne soit qu’une invention d’un poète romantique ; enfin, attendons des précisions...
Bien cordialement à vous.
René Guénon