Le Corpus minskois de René Guénon

Le Caire, 16 avril 1935

Mon cher ami,

Oui, je suis tout de même remis de ma grippe, mais cette fatigue a duré vraiment bien longtemps ; il semble d’ailleurs qu’il en soit ainsi pour presque tout le monde cette année...

Je n’ai pas eu de nouvelles de Clavelle cette semaine comme à l’habitude, et cela m’inquiète un peu, car, d’après ce qu’il disait dans ses dernières lettres, il semblait plutôt fatigué, et je crains qu’il ne soit plus souffrant. – Je pense que, pour ce que vous dites au sujet de son manuscrit, il s’agit de la publication de l’ajournement, chose assez ennuyeuse en effet, et dont il m’avait parlé il y a déjà quelque temps ; je me demande pourtant, d’après vos réflexions, s’il n’y aurait pas eu encore autre chose depuis... – Quant aux propositions faites à Chacornac, peut-être ne faut-il pas y attacher une importance excessive, mais, tout de même, il est certain qu’il y a dans tout cela quelque chose de vraiment bizarre !

Ce que vous me dites de Navarre est intéressant ; espérons que celui-là du moins continuera à faire preuve de compréhension, puisqu’il semble être en si bonne voie.

Au sujet de la Perse, je n’avais pas pensé spécialement à cette question de l’angélologie ; il est bien possible qu’il y ait eu là une influence chaldéenne ; je ne sais pas au juste à quelle époque cela peut remonter, mais il me semble qu’en tout cas cela doit être antérieur à la captivité de Babylone. Le nom de Zoroastre s’applique certainement à plusieurs personnages d’époques très différentes ; quant à l’Avesta, on n’en connaît que ce qu’ont conservé les Parsis de l’Inde, et qui est très incomplet. Pour la dualité Ormuzd-Ahriman, je ne vois dans l’Inde que l’opposition des Dêvas et des Asuras à laquelle on pourrait la rattacher d’une certaine façon. – Quant au Manichéisme, je crois tout de même qu’il serait difficile de ne pas le considérer comme dérivant en partie du Mazdéisme ; mais, assurément, l’influence du Bouddhisme est beaucoup plus douteuse ; c’est du reste une manie de certains de vouloir la trouver partout, même où elle n’a sûrement rien à voir...

Je ne vois vraiment pas quelle correspondance on pourrait trouver à la chute des anges dans la tradition hindoue ; les Asuras représentent les états infra-humains de l’être, mais ils ne sont pas considérés comme “déchus”. Quant à la chute de l’homme, elle se rapporte évidemment à l’éloignement du Principe à travers les différentes phases du développement cyclique ; on pourrait donc y distinguer plusieurs degrés, mais je pense que la sortie du Paradis terrestre correspondrait plutôt à la fin du Krita-Yuga qu’au début du Kali-Yuga.

Le travail de Busson aurait pu en effet être plus intéressant à reproduire que ce qu’a donné Vulliaud ; quant à l’attitude de celui-ci, elle ne m’étonne pas beaucoup au fond, et ce que vous supposez pour sa traduction est assez vraisemblable ; mais je n’avais pas entendu parler de cette histoire de son étude sur Mme Récamier...

Quant aux âmes des kabbalistes, j’avoue que tout cela ne me paraît pas bien clair non plus ; il faudrait en effet examiner cela de plus près ; mais comment rassembler toutes les données qui s’y rapportent ? Il est tout de même curieux que tout cela semble si peu cohérent, car enfin la terminologie a bien dû être fixée d’une façon plus précise que cela ne pourrait le faire supposer... – Pour ces retournements des noms d’après Saint-Yves, je ne vois pas du tout que cela puisse donner quelque chose en sanscrit !

Bien cordialement à vous.

René Guénon

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