Le Corpus minskois de René Guénon

Le Caire, 12 février 1935

Mon cher ami,

Je viens d’être abominablement grippé, ce qui vous explique mon retard à vous répondre : depuis une quinzaine, impossibilité de faire quoi que ce soit ; je commence seulement à aller un peu mieux, mais c’est encore loin d’être brillant, et surtout je me sens la tête terriblement fatiguée ; vous pensez comme cela avance mon travail !

Je ne sais pas du tout ce que peuvent être ces prétendus ouvrages de Martines cités par Ragon ; il est possible en effet que ce ne soient que des parties du “Traité de la Réintégration” ; autrement, je ne vois pas... – N’ayant jamais lu le “Crocodile”, il me serait difficile de vous dire quelque chose au sujet du “Juif Éléazar”. Quant à cette histoire de Téder, il me semble bien en effet que M. de la Rive m’avait parlé de cela, mais je ne me rappelle rien de bien précis ; du reste, quelle importance convient-il d’accorder aux “découvertes” de Téder ? Encore un qui s’entendait bien à arranger l’histoire à sa façon et à faire dire aux documents ce qu’il voulait...

Je ne suis pas du tout surpris des déclarations haineuses de Victor-Émile Michelet, mais, comme vous le dites, il est bon de savoir cela ; celui-là encore s’est maintenant complètement démasqué, et, au fond, cela vaut mieux. Il est bien certain qu’on peut s’attendre à tout de la part de ces gens-là ; s’ils ne nous nuisent pas davantage, c’est qu’ils n’en sont pas capables, tout simplement. Heureusement, Chacornac semble prendre assez bien son parti du désabonnement des derniers éléments “papusiens” ; il est sûr qu’il fallait que cela arrive tôt ou tard, et cette perte est d’ailleurs sensiblement compensée par les nouveaux venus. Ce qui m’ennuie un peu de Chacornac, en ce moment, c’est cette nouvelle phobie au sujet de la Maç∴, car avec lui on ne sait jamais jusqu’où cela peut aller ; je me demande s’il n’y aurait pas encore quelqu’un qui aurait trouvé ce nouveau moyen de lui monter la tête, depuis qu’on a dû se rendre compte que les anciennes histoires n’avaient plus la même prise sur lui...

Pour les rapports du papusisme avec la contre-initiation, je ne crois pas qu’on puisse dire cela quant à ses débuts : fantaisie pseudo-initiatique et rien de plus ; mais, à partir du moment où Téder est entré là-dedans, puis Bricaud à sa suite, tout est possible ; n’oublions pas non plus que Reuss fut le prédécesseur immédiat de Crowley à la tête de l’O.T.O. ; et toutes ces choses se tiennent par de telles ramifications qu’il est souvent bien difficile d’établir des délimitations parfaitement nettes ; les agents de la contre-initiation s’infiltrent bien jusque dans des organisations d’apparence toute profane...

L’explication que vous envisagez au sujet de l’ami de Navarre est assez plausible en elle-même, mais pourtant il paraît presque impossible que, au cours de l’enquête, personne ne se soit aperçu qu’il appartenait déjà au G∴O∴, ou alors il faudrait croire qu’il y a dans les secrétariats des 2 Obédiences un désordre qui dépasse tout ce qu’on peut imaginer !

La G∴L∴ Nationale de France se rattache à la G∴L∴ d’Angleterre pour les grades symboliques, et au Grand Prieuré d’Helvétie (Régime Écossais Rectifié) pour les hauts grades.

Pour ce qui est de l’affaire Taxil, il est certain que le mélange du vrai et du faux a été très habilement fait là-dedans ; il est d’ailleurs matériellement impossible qu’un individu ait fait à lui seul tout ce beau travail comme il s’en est vanté ; et, comme vous le dites, l’idée ingénieuse a été surtout de mettre sur le compte de la Maç∴ toutes ces choses avec lesquelles elle n’a rien à voir. – M. de la Rive a toujours pensé qu’il y avait quelque chose de plus sérieux dans l’histoire de Sophie Walder (ou Walker) que dans celle de Diana Vaughan ; peut-être est-ce justement pour cela qu’on chercher à “ressusciter” cette dernière, afin de continuer à égarer... Vous parlez de Barbe Buvée ; est-ce la même que Barbe Bilger ? – Sûrement, le rôle des Le Chartier et Cie est aussi peu clair que possible ; ces gens-là devaient bien savoir à quoi s’en tenir ; et encore une autre figure sinistre, là-dedans, c’est celle du fameux Rosen...

Oui, les ouvrages de Seabrook contiennent toujours des choses intéressantes ; même quand il ne se rend pas exactement compte de leur portée, il les rapporte du moins fidèlement et sans aucun parti pris. – Je crois qu’il est bien difficile de savoir exactement la vérité sur les Druzes ; le mufti de Jaffa me disait un jour que, même sur place, il n’avait jamais pu arriver à rien connaître de leur doctrine ni de leurs rites ; et il ajoutait qu’en tout cas il ne s’agissait certainement pas d’une religion, mais bien plutôt de quelque chose d’assez comparable à la Maç∴.

C’est chez certains une manie de vouloir trouver partout des influences zoroastriennes ; s’il a pu y en avoir quelque peu dans quelques sectes islamiques hétérodoxes, que ce soient les Yezidis ou d’autres, il ne semble pourtant pas que cela aille bien loin, et ce n’est en tout cas qu’un élément secondaire. – Quant à un rapport quelconque de Zoroastre avec Abraham, cela semble de la fantaisie toute pure : le Mazdéisme est issu du Védisme par un schisme très ancien, à une époque où les Hindous n’étaient pas encore dans l’Inde ; cela n’a rien à voir avec la tradition sémitique, qui appartient à un tout autre courant. – Parashu-Râma venu au Nord, c’est exact, donc antérieurement à la descente de la tradition védique ou hindoue vers l’Asie centrale, puis vers l’Inde ; mais le début du cycle actuel n’est-il pas bien antérieur à la disparition de l’Atlantide... et même à son apparition en tant que centre traditionnel ? Ou alors vous voulez parler seulement d’un cycle secondaire ; mais lequel ? Il est en tout cas bien certain que, de toutes les formes encore actuellement existantes, la tradition hindoue est celle qui descend le plus directement de la tradition primordiale.

Je suis content que vous ayez pu facilement arranger votre article sur les anges ; ce que je vous ai dit sur la distinction à faire entre la fonction et la nature des êtres est en effet un point capital ; je pensais d’ailleurs que c’était là une chose en quelque sorte évidente... – Vous avez raison de penser que le mieux est de réserver le mot “spirituel” au monde informel ; mais, pour ce qui est du mot “matière”, je crois que son emploi ne peut jamais rien éclaircir ; au fond, je ne suis jamais arrivé à savoir ce qu’il pouvait vouloir dire au juste... En tout cas, l’idée de “corps” devient certainement impropre dès qu’on veut la sortir du monde grossier : je ne sais pas si une forme subtile est “matérielle”, mais elle n’est sûrement pas “corporelle”. – Votre correspondance avec les différents mondes me paraît exacte pour Nephesh et Ruah ; quant à Neshamah, c’est encore un point qui m’a toujours paru très obscur, car je n’arrive à en trouver nulle part une correspondance à peu près exacte.

Pour le Graal, ce n’est toujours pas clair : ce que vous indiquez cette fois semblerait se rapporter encore à une autre version ; qu’est-ce au juste que ces anges restés neutres, et que sont-ils devenus ?

Bien cordialement à vous.

René Guénon

Recherche

Si vous souhaitez devenir mécène afin que
la traduction de ce texte paraisse plus tôt dans le corpus —
écrivez à l’éditeur par courriel
ou via Telegram.

Signaler une correction