Le Corpus minskois de René Guénon

Le Caire, 1er janvier 1935

Mon cher ami,

Merci tout d’abord de vos bons vœux ; à mon tour, je vous adresse tous les miens ; oui, il serait bien à souhaiter que cette nouvelle année soit meilleure à tous les points de vue ! Que nous réserve-t-elle ?...

Je savais que Thémanlys avait un fils, mais je ne savais pas qu’il écrivait aussi ; qu’a donc eu Vulliaud avec eux ? – À propos, Chacornac m’a envoyé dernièrement un prospectus de conférences cosmiques ; il faut donc croire que cela dure toujours...

Nous sommes bien d’accord quant à la différence de la néo-astrologie et de l’astrologie traditionnelle ; mais il est peu probable que les astrologues actuels se doutent que cette différence existe. Quant à la distinction entre science et art, je crois qu’elle est assez moderne ; au fond, toute science qui comporte une application pratique peut être regardée en même temps comme un art.

Oui, cette persistance des restes du papusisme est une chose bien curieuse ; il est bien probable que, si certains n’espéraient pas en tirer profit d’une façon ou d’une autre, comme vous le dites, tout cela serait mort depuis longtemps. Je n’ai jamais su si les différentes branches du Martinisme avaient fusionné ; tous ces gens se sont fortement disputés après la mort de Papus, mais ensuite le silence s’est fait là-dessus ; en tout cas, qu’ils se soient entendus ou non, cela n’empêche pas qu’ils puissent être menés par les mêmes influences ; et ce qu’il y a de plus sûr, c’est que tout cela nous est pareillement hostile.

Il est exact que Rekab et Merkabah ont la même racine ; mais les mots de cette famille sont d’un usage tellement général et courant qu’on ne peut rien tirer de ce rapprochement ; c’est pour Arbaa que je voulais dire qu’il n’y avait rien de commun. – Je crois qu’il n’y a non plus aucun rapprochement à établir entre Morjah et Mêru, en dépit d’une certaine similitude phonétique.

Je ne pense pas qu’il subsiste quelque chose en activité au Sinaï ; quant à l’Europe, nous sommes bien d’accord ; pour l’Amérique, s’il subsiste quelque chose, ce doit être bien caché. – J’ai lu les livres d’Onffroy de Thoron il y a bien longtemps ; autant que je peux m’en souvenir, il y a encore là-dedans une linguistique passablement fantaisiste.

Toutes les indications contenues dans la tradition hindoue la rattachent à quelque chose venant du Nord et non pas de l’Ouest ; cela est tout à fait net ; par contre, il est bien entendu que la racine Heber indique une origine occidentale ; mais l’Atlantide elle-même n’avait qu’une tradition dérivée par rapport à celle de l’Hyperborée, qui est la seule primordiale, celle qui remonte au point de départ du présent Manvantara (et c’est d’ailleurs pourquoi le Mêru s’identifie au Pôle nord).

Je ne comprends pas bien l’histoire de l’ami de Navarre, car quelqu’un qui passe du Grand-Orient au Rite Écossais n’est pas initié de nouveau, mais seulement affilié avec le grade qu’il avait déjà. – Il est bien entendu que ce sont les 3 grades symboliques qui constituent la Maçonnerie proprement dite ; les hauts grades représentent plutôt des restes de choses différentes, et d’ailleurs d’origines apparemment assez mêlées.

À propos de Maçonnerie, je ne pense pas qu’il puisse y avoir rien de fondé dans les prétentions de Chamuel et Cie ; ce qui est bizarre, c’est que Durville aussi, de son côté, a prétendu la même chose, et il n’y avait rien de vrai là-dedans. Quant à une entente possible entre Chamuel et Chev., c’est assurément beaucoup moins invraisemblable ; je me demande cependant si Chamuel a pu jouer un rôle quelconque dans la vente des documents Noury ; en tout cas, il est singulier qu’on ne sache pas où ceux-ci sont passés ; je vais tâcher de m’informer là-dessus, et, si j’apprends quelque chose, je vous le dirai.

Pour votre article, que Clavelle m’a envoyé en effet, il est bien certain que ce n’est pas votre faute si la terminologie occidentale est si embrouillée et si peu fixée ; ne pourrait-on pas essayer cependant de mettre un peu plus de clarté là-dedans ? Il se peut que les “cieux” aient un sens plus vague et plus étendu parfois que, par exemple, dans la doctrine hindoue ; mais la même chose est-elle vraie aussi pour les Anges ? En y réfléchissant encore, je me demande s’il n’y a pas là une équivoque : des êtres exerçants une fonction par rapport à tel monde ne sont pas forcément des êtres appartenant à ce monde par leur nature ; ils peuvent appartenir à un monde supérieur ; n’est-ce pas le cas quand on envisage les fonctions des anges par rapport aux mondes subtil et grossier ? D’autre part, le monde subtil n’est pas “spirituel”, mais “psychique”, ce qui n’est pas du tout la même chose ; quant au monde grossier, c’est celui qui tombe sous les sens. Les êtres des “autres terres” ne sont pas perceptibles par nos sens ; alors, peut-on dire qu’ils appartiennent au monde sensible ou grossier ? Vous dites qu’on peut les considérer comme “matériels”, mais ce n’est pas tout à fait la question, d’autant plus que, au fond, je ne sais pas très bien ce qu’il faut entendre par “matériel”, ni même si ce mot est susceptible d’avoir un sens bien défini... – Peut-être pourriez-vous tenir compte de ces quelques réflexions pour le début de votre article, car, quel que soit le flottement dans l’emploi du mot “Ange”, il ne me semble pourtant pas qu’il ait jamais pu être si élargi. – Dans les notes de la p. 3, je pense qu’il vaut mieux supprimer l’allusion au Soufisme, lequel est uniquement islamique et n’a rien de persan ; il y a des soufis en Perse comme il peut y en avoir en tout autre pays, cela ne change rien au caractère de la doctrine. – Quant à la question des “corps” des Anges (p. 4), j’avoue que je n’ai jamais très bien compris ce que cela voulait dire ; il semble que ce soit simplement une expression défectueuse de la théorie aristotélicienne d’après laquelle tout être est mélangé de puissance et d’acte, Dieu seul étant acte pur ; le corps étant à l’esprit dans le rapport de la puissance à l’acte, il a pu s’établir là une assimilation qui, en réalité, n’est exacte que dans le cas des êtres du monde grossier, puisque, par définition même, le corps n’est pas autre chose que la forme grossière ; et cela montre encore que toutes ces notions n’ont jamais été parfaitement nettes en Occident. – Je vous retourne l’article sous ce pli pour que vous voyiez si vous pouvez arranger ou préciser un peu ces quelques points ; vous n’aurez ensuite qu’à le redonner vous-même à Clavelle. – Je crois qu’il vaudrait mieux supprimer la dernière phrase, car cela est peu compréhensible sans de plus amples explications, et, en somme, cela n’ajoute rien sur le sujet même.

Bien cordialement à vous.

René Guénon

Recherche

Si vous souhaitez devenir mécène afin que
la traduction de ce texte paraisse plus tôt dans le corpus —
écrivez à l’éditeur par courriel
ou via Telegram.

Signaler une correction