Le Caire, 19 mars 1934
Mon cher ami,
Je vois que malheureusement ce n’est toujours pas très brillant chez vous au point de vue de la santé ; j’espère pourtant que, avec la fin de la mauvaise saison, tout cela va disparaître. Ici, le froid nous a tout de même quittés, mais non sans peine ; je ne suis pas encore tout à fait débarrassé de mes rhumes. C’est extraordinaire en effet qu’il ne pleuve pas à Paris en cette saison ; c’est plus agréable, mais, d’un autre côté, on me dit qu’à la campagne on commence à se plaindre du manque d’eau...
On se demande ce qu’il faut croire de tout ce qu’on raconte sur les événements actuels ; tout est possible, comme vous le dites, mais il est probable aussi que chacun fait des suppositions qui ne sont pas toujours très bien fondées ; en tout cas, ce qu’il y a de sûr, c’est que tout cela n’est pas très rassurant. – Non, je ne connaissais pas cette histoire d’une femme qui doit dominer le monde entier ; quant à l’étymologie du nom d’Armilus, elle semble un peu douteuse, et je n’ai jamais rien vu de bien satisfaisant là-dessus.
C’est vous qui m’avez appris la mort de Bricaud ; Clavelle, dans une lettre arrivée 2 jours après la vôtre, m’en parle aussi, mais sans beaucoup plus de détails ; il me dit seulement qu’il est mort le 20 février. Je me demande de quoi, et aussi quel âge il avait ; il me semble qu’il ne devait pas encore être bien vieux. Je ne sais pas du tout qui va lui succéder ; en tout cas, cela fait tout de même un dangereux sorcier de moins !
La diminution du nombre des abonnés du “Voile” est en somme moins grande qu’on ne pouvait le craindre à un certain moment ; il est heureux que cela ait remonté un peu ; espérons que le nombre de pages actuel pourra être maintenu. – Quand donc Chacornac compte-t-il commencer à faire paraître sa revue d’astrologie ?
Il semble en effet, d’après ce que m’a dit Clavelle, que les choses aillent beaucoup mieux maintenant du côté de Tamos ; souhaitons que celui-ci soit tout à fait débarrassé de cette néfaste influence de Fidel Amy-Sage – Moi non plus, je ne croyais guère à cette histoire de la Fraternité d’Héliopolis jusqu’au jour où j’ai appris que Rouhier en était ; il y a sûrement là quelque chose de dangereux. Quant à paul le cour, il continue de plus en plus à se proclamer l’héritier du Hiéron... Alvar a été des “Affranchis” et du groupe Schwaller ; à cette époque, il semblait s’occuper surtout d’alchimie. – J’avais oublié les relations de Milosz avec Gary, mais maintenant je m’en souviens bien en effet ; moi aussi, je me suis toujours demandé quelle pouvait être la vraie raison de ces réunions chez Gary ; au fond, cela n’a jamais été éclairci. – Clavelle m’a promis de rechercher ce qu’il a sur Delbecke et la “Société des Cats” (?) ; je n’avais jamais entendu parler de cela, ou du moins je n’en ai aucun souvenir. – Si Fulcanelli avait été un pseudonyme de Dujols, ce que celui-ci en a dit ne s’expliquerait pas ; j’ai toujours entendu dire que c’était Champagne ; mais quand celui-ci est-il mort ? Il semble que ce serait avant même la publication du 1er volume, et alors ce serait Canseliet qui se serait chargé de cette publication ; mais il est tout de même bizarre qu’on ne puisse rien savoir sur ce Canseliet. – Quant à Antoine Monnier, je ne croyais pas qu’il avait jamais publié autre chose que l’“Art sacerdotal antique”. Il y a sûrement, sous tout cela, quelque chose de ce que vous dites ; mais, quant au rapport que cela peut avoir avec les Jésuites, c’est bien difficile à démêler. Il est vrai que des gens, tout en se détestant, peuvent tout de même collaborer, tout au moins dans une certaine mesure...
Ce que vous me dites pour les forgerons me paraît juste ; quant à l’interprétation des Beni-Elohim comme désignant les descendants de Seth, elle a toujours été assez courante, mais semble bien exotérique ; en tout cas, pour l’origine des Kshatriyas, je ne vois rien de semblable dans la tradition hindoue : chaque caste est considérée comme ayant son origine propre, par sa nature même, et non par dérivation ou mélange. – Kabir et gibor doivent bien se rattacher primitivement à la même racine ; il est vrai que, en arabe, il n’y a pas seulement kabir, mais aussi jabbar, qui est évidemment identique à l’hébreu gibor ; mais, d’autre part, le jim (qui ici se prononce dur comme en hébreu) devient k dans certaines régions de l’Arabie. – Les Gandharvas ne sont pas assimilables aux anges, qui en somme sont identiques aux Dêvas ; ils appartiennent plutôt à de simples modalités subtiles de notre état. La tradition islamique admet aussi la possibilité d’union entre les jinn et les humains ; mais les jinn, pareillement, sont des êtres subtils de notre monde ; il y en a d’ailleurs de multiples espèces...
Le mot “wali” ne signifie pas “serviteur” (c’est “abd”) ; il signifie "ami” (sous-entendu de Dieu). Je ne sais pas si on peut dire que le “Juste” correspond à un degré spirituel bien défini ; en arabe, “çadiq”, qui signifie “juste” et “sincère”, a aussi le sens d’ami, mais pourtant je n’ai jamais vu qu’on le regarde comme synonyme de “wali”.
Paramashiva, Paramapurusha, Paramâtmâ, tout cela est au fond la même chose, bien que les différents noms correspondent à des points de vue également différents dans une certaine mesure.
Je n’avais jamais vu ce nom de Nir, ni d’ailleurs cette histoire d’une succession de pontifes ; d’après ce que St Paul dit de Melkissédek, il semble que ce nom ne s’applique pas seulement à l’un d’entre eux, puisqu’il n’a ni commencement ni fin ; il s’applique donc plutôt à la fonction elle-même.
Ce que vous dites au sujet du temple du Graal et du Prêtre Jean est très curieux ; mais de quelle version au juste cela est-il tiré ? À ce propos, il faut que je vous demande autre chose : j’ai toujours pensé que l’histoire de l’émeraude tombée du front de Lucifer se trouvait dans Wolfram von Eschenbach ; mais quelqu’un m’écrivait dernièrement qu’il a vu le texte de celui-ci et qu’il n’y a rien de semblable : il y serait seulement question d’une pierre apportée sur la terre par des anges demeurés neutres lors de la révolte de Lucifer. Waite paraît cependant aussi rapporter cette histoire à Wolfram, mais, comme il n’y fait que des allusions assez vagues, ce n’est pas très clair ; pourriez-vous trouver quelques précisions là-dessus ? Merci d’avance.
Bien cordialement à vous.
René Guénon