Le Corpus minskois de René Guénon

Le Caire, 19 mai 1934

Mon cher ami,

Je suis bien en retard cette fois pour répondre à votre lettre ; j’ai été continuellement occupé tous ces temps-ci, sans même pouvoir dire au juste par quoi, et maintenant je me trouve encore une fois en présence d’un invraisemblable arriéré de correspondance...

Oui, j’ai vu le 1er nº de la revue d’Astrologie ; ce n’est vraiment pas fameux ; je suppose que cela n’a pas dû avoir beaucoup de succès, car Chacornac ne m’en a jamais rien dit ; prépare-t-on un 2e nº ?

Ce que vous me dites de votre visite à Vulliaud (et Clavelle m’en a parlé aussi) ne m’a pas du tout surpris, car il y a longtemps que je suis fixé sur les limites de sa compréhension ; il est bien certain que tout ce qui est vraiment ésotérique lui échappe ; et je vois que la fameuse préface qu’il vous a lue ne fait encore qu’en donner une nouvelle confirmation. Son travail sur la tradition pythagoricienne est quelque chose de lamentable ; je souhaite que le “Voile” ne soit pas trop souvent encombré de choses de ce genre !

Clavelle m’a envoyé la copie de la notice de Dujols sur Delbecke ; c’est vraiment curieux, mais toute cette histoire au sujet de Jacob Cats (que je ne connaissais que de nom) me paraît être de la pure extravagance. Quant à ce que Faugeron vous a dit au sujet du chat et de l’Égypte, c’est bien du même genre que les habituelles fantaisies linguistiques de tout ce monde-là...

Le nommé paul le cour a éprouvé de nouveau le besoin de m’attaquer ; son silence durait depuis trop longtemps ! L’article de Canseliet, dans le même nº d’“Atlantis”, n’a rien de particulièrement remarquable, mais cette collaboration est assez significative.

Chacornac se plaint fort de la difficulté d’arranger l’ouvrage de Papus sur les Nombres ; il paraît que le manuscrit n’était fait que de notes sans aucun ordre ; franchement, quelle idée d’avoir accepté de publier un travail en pareil état !

Avez-vous pu enfin avoir quelques renseignements pour ce que je vous avais demandé au sujet du Graal ? Moi aussi, j’avais toujours cru que cela se trouvait dans Wolfram. Je ne connais pas du tout cette version de Hucher dont vous parlez ; si ce n’est pas trop coûteux, je ne serais pas fâché d’avoir cela.

Non, je ne sais pas du tout quelle est la pierre que porte le pape, et je ne vois pas trop qui pourrait bien nous renseigner là-dessus...

Je n’ai jamais su à quoi Bourcart avait bien pu être rattaché... si réellement il était rattaché à quelque chose. La Fraternité Hermétique du Trésor de Lumière à laquelle fait allusion Eliphas Lévi a-t-elle quelque rapport (autre que le nom) avec la fameuse F. T. L. sur laquelle Philipon n’a pas pu me renseigner ?

Je n’ai jamais rien vu nulle part au sujet des “six retours du Christ”, en dehors de la phrase que vous citez, et je ne vois pas du tout comment cela peut s’interpréter.

Je n’ai rien entendu dire de précis ici au sujet de Mani ; je me suis même aperçu qu’on le confondait assez souvent avec Mazdak ; je crois d’ailleurs que les deux doivent être à peu près de la même époque, mais je n’en suis pas très sûr.

Votre travail sur la Pierre contient beaucoup de choses intéressantes ; ce que je lui reprocherais, puisque vous me demandez de vous le dire franchement, c’est de manquer un peu d’ordre ; je sais bien d’ailleurs que tout cela n’est pas facile à arranger.

La différence entre “ésotérisme chrétien” et “Christianisme ésotérique” me paraît quelque chose de très simple : ésotérisme chrétien veut dire ésotérisme prenant pour base la forme chrétienne de la Tradition, tandis que le Christianisme ésotérique serait une espèce particulière de Christianisme, qui n’a jamais existé en réalité ; admettre l’existence d’un Christianisme ésotérique en ce sens, c’est confondre les 2 domaines de l’ésotérisme et de l’exotérisme ou avoir une idée tout à fait fausse de leurs rapports. Je ne sais pas du tout quelle distinction pouvait faire Sédir à cet égard ; je doute qu’il l’ait prise ainsi, et pourtant cela me paraît une chose évidente, pour peu qu’on fasse attention au sens des mots.

Bien entendu, tout centre secondaire peut transmettre une initiation complète, puisqu’il représente le Centre suprême et lui est en quelque sorte substitué dans la fonction de transmission ; la différence n’est que dans les formes, et l’initiation réelle est la même partout.

Excusez-moi de ne pas vous répondre plus longuement aujourd’hui ; je ne voulais pas remettre encore, n’ayant déjà que trop tardé.

Sans doute allez-vous prendre votre congé le mois prochain comme d’habitude ; irez-vous encore en Bretagne cette année ?

Quel temps avez-vous maintenant ? Ici, nous avons une assez forte chaleur depuis quelques jours, ce dont je ne me plains d’ailleurs pas ; par contre, il paraît qu’à Alexandrie, qui n’est pourtant pas bien loin, il fait en ce moment un véritable temps d’hiver !

Bien cordialement à vous.

René Guénon

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