Le Caire, 11 février 1934
Mon cher ami,
Il faut d’abord que je vous signale, pour ne pas l’oublier, que votre lettre est restée plusieurs jours en souffrance à la poste, parce que les employés ne pouvaient pas déchiffrer le nom sur l’adresse ; il faut donc que je vous demande de tâcher tout au moins de mieux former le G, car c’est naturellement l’initiale qui compte pour le classement.
Je suis désolé de voir que les nouvelles de chez vous ne sont pas meilleures cette fois encore. Quant à moi, cela va à peu près en ce moment, à part les rhumes dont je ne sors pas. Le froid, ici, se prolonge d’une façon anormale, et je n’avais encore jamais vu tant de pluie depuis 4 ans ; les saisons sont décidément détraquées comme les gens ; ces jours-ci, nous avons eu un ciel gris qui ressemblait presque à celui de Paris, et pourtant il n’y a pas de fumées pour l’obscurcir...
Quant à la situation générale actuelle, elle n’est vraiment pas drôle, et ce que vous m’en dites ne me surprend pas, car c’est exactement la même chose ici : les commerçants ne vendent rien et font faillite, nombre des employés sont congédiés, les ouvriers ne trouvent pas de travail, les paysans sont dans la misère... Je crois bien qu’aucun pays n’y échappe, et, comme vous le dites, on ne voit vraiment pas comment il sera possible de sortir de là autrement que par quelque catastrophe...
Pour le “Voile”, il y a décidément un heureux changement dans l’attitude de Chacornac ; dans sa dernière lettre, il me dit qu’il est décidé à maintenir 40 pages tant qu’il le pourra. Ces bandits en font tant que cela finit par produire l’effet contraire de celui qu’ils attendaient ; mais il fallait que ce pauvre Chacornac arrive à se rendre compte par lui-même qu’il y a là des choses anormales, puisqu’il ne voulait rien en croire jusque-là. Le rôle de Fidel Amy-Sage là-dedans ne m’étonne pas du tout, car je me suis toujours fortement méfié de cet individu, certainement dangereux, bien qu’il ne soit pas le seul ; à ce propos, savez-vous que c’est Rouhier qui autrefois l’avait mis en relations avec Tamos? – La cession des Éditions Véga au dit Rouhier ne peut naturellement être qu’une vente fictive, qui en fait ne change absolument rien à la situation ; il est probable que cela n’a pas d’autre raison que de simplifier les choses au point de vue administratif ; je ne sais d’ailleurs pas pourquoi on s’est arrangé pour faire coïncider cela avec le déménagement. – Quant à Victor-Émile Michelet, je ne sais rien de plus ; je crois qu’il est bien fait pour s’entendre avec tout ce monde-là ; mais pourquoi n’est-ce pas Chamuel qui a réédité son livre ? Je ne sais pas en quels termes celui-ci est maintenant avec Rouhier ; n’est-ce pas vous qui m’avez dit, au début des Éditions Véga, que Rouhier paraissait avoir peur de lui, comme s’il craignait qu’il ne cherche à lui prendre sa place ? Quel singulier monde que tout cela !
Pour ce qui est de la Fraternité d’Héliopolis, est-il sûr que Fidel Amy-Sage en est aussi, ou n’est-ce qu’une supposition ? Cela n’aurait d’ailleurs rien d’étonnant, et, en tout cas, il est sûr que c’est encore une chose qui est contre nous ; mais quelle importance a-t-elle au juste ? J’avoue que, jusqu’ici, j’avais toujours pensé qu’elle n’existait guère que sur le papier ; mais il faudrait savoir ce qu’il y a derrière. Je me demande quel crédit on peut accorder aux propos de Faugeron, dans lesquels il peut y avoir une bonne part d’imagination, car il en est presque aussi bien pourvu que l’illustre paul le cour ; mais, au fait, ce dernier n’aurait-il pas aussi des attaches de ce côté ? Lui aussi était en relations suivies avec Dujols, qui a certainement été pour quelque chose là-dedans ; au fond, le rôle de Dujols est toujours resté très énigmatique. Il me semble bien me rappeler que Faugeron m’avait dit qu’il avait été mécontent de la publication de l’ouvrage de Fulcanelli, parce qu’il y avait retrouvé des choses qu’il avait dites à l’auteur et qui n’étaient pas destinées à être publiées. – Quant à feu Nicoullaud, il avait, pour sa part, une haine féroce contre les Jésuites, de même que son successeur (également feu) l’abbé Boulin, et le grand ami de celui-ci (ainsi que de Papus), le Bernaert de la “Sirène” ; je ne sais pas ce que ce dernier est devenu. – Mais qui est donc le peintre Delbecke ? Ce nom ne me rappelle rien ; mais, par contre, je me souviens d’un autre peintre, Antoine Monnier, l’auteur de “L’Art sacerdotal antique”, dont les idées avaient aussi bien des rapports avec celles de Dujols. – Enfin, savez-vous ce que c’est que ce Canseliet dont je ne connais rien de plus que le nom et sur lequel personne ne semble pouvoir me donner le moindre renseignement ? – Il y a sûrement autre chose que les Jésuites derrière tout cela, quelque chose de beaucoup plus caché, qui se sert peut-être d’eux à l’occasion, comme de beaucoup d’organisations politiques ou autres, alors même que celles-ci paraissent être opposées entre elles.
Je ne savais pas qu’il y avait un groupe dissident d’“Amis de Sédir” ; en quoi sont-ils donc en désaccord avec les autres ? Je vois que Phaneg collectionne aussi les groupements ; et il écrit toujours de temps à autre dans “Psyché” ; tout cela nous est sûrement hostile. Il y a aussi des relations entre ce monde et la bande Maritain, ne serait-ce que par le nommé Huan. – Maritain aussi est, comme d’ailleurs Léon Bloy, un fanatique de la Salette ; on dirait que c’est le nom qui le veut, et pourtant, en ce qui le concerne, ce n’est pas un pseudonyme. Quant aux autres dont vous parlez à ce propos, je n’en sais rien (Pierre Mariel, en fait de pseudonyme, n’a fait qu’ajouter un l à la fin de son nom) ; mais vous parlez du Dr Mariavi au passé ; serait-il donc mort ? Ce qu’il écrivait donnait une impression assez inquiétante ; je ne sais plus si je vous ai jamais dit que, la dernière année que j’étais à Paris, j’avais reçu de lui un énorme paquet de livres et de brochures, et que je n’ai jamais pu savoir comment il s’était procuré mon adresse. Vous savez sans doute qu’il prétendait que ce n’était pas la Vierge qui s’était manifestée à la Salette, mais le Saint-Esprit ; je crois bien qu’il est le seul qui ait jamais soutenu cette thèse, qui permettrait tout au moins de donner un sens à la phrase que vous citez ; d’ailleurs, si je me souviens bien, elle constituait un des arguments qu’il invoquait à l’appui de son opinion. – Mais je repense à Maritain : est-ce que Jules Favre n’a pas été l’avocat de Melle de la Merlière ? C’est encore là une coïncidence plutôt curieuse...
La traduction de Vulliaud ne ressemble à peu près en rien à celle de Wogue ; il est étonnant qu’il n’ait pas profité de l’occasion pour se livrer à des réflexions plus sarcastiques, comme c’est son habitude. – Quant aux Hassidim, je n’ai pas de renseignements précis sur leur état actuel ; par ailleurs, il doit bien exister encore quelques véritables kabbalistes, mais ils ont toujours été très difficiles pour transmettre quoi que ce soit, même à des Juifs, et il est certain que cela ne fait encore que se fermer de plus en plus comme beaucoup d’autres choses.
Oui, la crainte inspirée par les forgerons et métallurgistes semble avoir été assez générale, et il y a là quelque chose de bien curieux, qui se rattache sûrement à Thubalcaïn et aux mystères des Kabirs ; tout cela n’est d’ailleurs pas facile à éclaircir. – Vous parlez à ce propos de St Patrice ; justement, il y a eu des mystères kabiriques en Irlande.
Je ne sais si c’est vraiment la ville d’Ur qu’on a retrouvée, comme on l’a dit, dans les fouilles récentes ; il est possible, en somme, que cette ville ait été, à une certaine époque, la localisation d’un centre traditionnel ; du reste, Abraham ne pouvait venir originairement que d’un centre secondaire, sans quoi sa rencontre avec Melchissédec et l’investiture qui lui est donnée par celui-ci ne se comprendraient pas. – Ce que vous dites pour la montagne de Qâf est tout à fait exact ; elle a d’ailleurs beaucoup de noms ; elle est appelée notamment El-Jebel el-abiad, la “Montagne blanche”, et aussi Jebel el-Awliâ, la “Montagne des Saints” (ce qui est la même chose que la “Montagne des Prophètes”, mais avec un sens plus étendu puisque wali est un degré spirituel au-dessous de celui de nabi) ; et il est dit aussi qu’on ne peut l’atteindre “ni par terre ni par mer” (lâ bil-barr wa lâ bil-bahr). – L’Alborj, chez les Perses, est également la même chose ; Alborj et Elbrouz ne sont d’ailleurs que deux formes du même nom ; la forme ancienne est Berezed ou Berezaiti. Il semble que la forme Alborj soit due à une assimilation à un mot arabe : el-borj, c’est “la tour” ou “la forteresse” (et c’est aussi le nom donné aux signes du zodiaque) ; il est assez curieux que ce mot se retrouve exactement en allemand (Burg) ; à vrai dire, je crois qu’il n’est pas arabe d’origine, mais vient du grec πυργη, qui a aussi le même sens. – Pour en revenir à l’Alborj, il importe peu, au fond, que ce nom, comme d’autres d’ailleurs, ait été appliqué ultérieurement à telle ou telle montagne ; c’est bien, à l’origine, la Montagne polaire. C’est là que se trouve le Haoma blanc (auquel le Haoma jaune fut substitué par la suite, lorsque ce premier séjour fut perdu) ; et c’est là aussi que vit le Simurg, qui est la même chose que le Phénix, et qui, dit-on, ne peut toucher la terre en aucun autre lieu.
Pour l’article d’Abdul-Hâdi publié dans l’“Initiation”, il est possible que lui-même ne l’ait jamais achevé, comme c’est arrivé pour plusieurs choses commencées dans la “Gnose”. – Quant à la traduction des “Entretiens du Prophète” (c’est-à-dire d’un choix de hadîth), je ne vois pas comment je pourrais savoir quelque chose à ce sujet ; l’auteur n’était pas égyptien, mais turc, et je crois qu’il est mort depuis longtemps déjà.
Au sujet de Kasimirski, voici une histoire que vous ne connaissez peut-être pas ; je transcris textuellement : “Kasimirski se fit musulman pour être admis à El-Azhar. Il était assez considéré par ses camarades pour qu’ils l’invitassent à faire la prière en qualité d’imâm. Tout en étant un érudit en théologie musulmane, ses convictions n’étaient pas assez profondes pour le retenir dans la religion qu’il avait embrassée. C’est ainsi que, ses études terminées, il écrivit une poésie pour un but qu’il désirait atteindre. Il pria, il jeûna. Son désir réalisé, il ne jeûna ni ne pria plus jamais.”
Je me suis toujours demandé aussi s’il y avait un rapport quelconque entre les Sabéens et le peuple de la reine de Saba ; cela paraît difficile à éclaircir. – Certains disent que le nom des Nosaïris ou Ansaïriyah viendrait de Nazaréens ; cela non plus n’est pas bien sûr ; mais il est probable, en tout cas, qu’ils doivent leur origine à une secte chrétienne. – Pour les Mandaïtes ou Mandéens, c’est bien la même chose ; c’est un mot syrien qui veut dire “disciples” ; mais le nom complet est Mendeych de-Yahia, c’est-à-dire disciples de Jean. – Sûrement, il n’est pas commode de mettre un peu d’ordre dans tout cela ; en Syrie tout particulièrement, il y a toutes sortes de choses qui sont fort mal connues, à commencer par les Druses.
Je ne vois pas qu’il y ait, dans les initiations “abrahamiques”, quelque chose qu’on puisse assimiler à l’éveil de Kundalinî ; on pourrait peut-être établir quelques rapprochements, mais très partiels. – Quant à des relations entre les 50 portes de Binah et les 49 flammes d’Agni, j’avoue que je ne vois pas du tout si cette idée peut se justifier ; il semble qu’il y ait un rapport beaucoup plus manifeste entre les 7 langues d’Agni et les 7 dons du Saint-Esprit (cf. les langues de feu de la Pentecôte).
La chute des anges, en effet, n’est pas un sujet facile à traiter ; tâchez tout de même d’en tirer quelque chose. – Votre article sur la Pierre paraîtra sans doute bientôt ; je vous dirai ce que j’en pense ; il est certain qu’on n’arrive jamais à dire tout ce qu’on voudrait, ni comme on le voudrait ; les limitations du langage sont une terrible chose !
Bien cordialement à vous.
René Guénon