Le Corpus minskois de René Guénon

Le Caire, 6 janvier 1934

Mon cher ami,

Merci tout d’abord de vos bons vœux ; je vous adresse tous les miens à mon tour. Pour commencer, je veux croire que vous êtes maintenant délivrés de toutes ces fâcheuses grippes ; c’était vraiment mal finir l’année... Il serait bien à souhaiter que celle-ci soit meilleure pour tout le monde et à tous les points de vue ; peut-on espérer tout au moins un peu de tranquillité ? Toutes ces prédictions ne sont pas bien rassurantes ; il est vrai qu’elles ne se réalisent pas toujours ; mais quand et comment sortira-t-on de tout cela ?

Il paraît que vous avez un froid terrible à Paris ; nous n’en sommes pas au même point ici, mais, tout de même, nous avons eu vraiment froid aussi pendant une dizaine de jours ; cette “vague” est passée maintenant, mais cela pourrait bien revenir encore. Naturellement, je suis enrhumé ; à part cela, je ne vais pas mal maintenant, mais je suis ennuyé de voir que je n’arrive toujours pas à sortir de toute ma besogne en retard !

Oui, ces histoires de désabonnements sont bien ennuyeuses pour le “Voile”, et il est fort à craindre en effet qu’avec cela on n’échappe pas à une nouvelle réduction du nombre des pages... Mais Chacornac lui-même, qui ne voulait jamais croire à toutes ces machinations, est bien forcé cette fois de se rendre compte qu’il y a là quelque chose d’anormal et que ce ne peut être que le résultat d’un mot d’ordre ; cela le rendra-t-il plus prudent à l’égard de tous ces gens plus ou moins suspects dont il est envahi ?

J’apprends enfin que les Éditions Véga se transportent 175, bd Saint-Germain, et aussi qu’elles viennent de rééditer un livre de Victor-Émile Michelet ; il faut donc croire que celui-ci est bien avec la maison, ce qui d’ailleurs ne me surprend pas outre mesure ; tous ces gens sont bien faits pour s’entendre... – Pour ce qui est de Br., il est bien clair que, s’il n’était pas un intrigant, il n’aurait pas fait ce mariage ; mais il y en a d’autres derrière lui. Il est bien probable que, comme vous le pensez, O. W. y est pour quelque chose, mais il n’est sûrement pas le seul ; et cela se tient trop avec tout le reste pour qu’il n’y ait pas à en chercher beaucoup plus loin le point de départ... – J’ai appris dernièrement, d’une façon tout à fait “accidentelle”, que Rouhier fait partie de la “Fraternité d’Héliopolis” ; auriez-vous quelques précisions sur cette histoire-là ?

Il paraît, d’autre part, qu’il y aurait encore à Paris un groupe martiniste très caché, dont feraient partie les 2 Blanchard ; je ne vous donne cette nouvelle que sous toutes réserves ; avez-vous entendu parler de cela ?

Il faut espérer que Vulliaud pourra donner au “Voile” son introduction au Cantique des Cantiques ; ce sera sûrement, de toute façon, plus intéressant que son “Spinoza” (ce n’est d’ailleurs pas difficile) ; mais, décidément, je doute fort de sa compréhension. Sa réflexion sur la “Kabbale pratique” que vous me citez est vraiment inouïe ; il serait difficile de trouver quelque chose de moins mystique que la Kabbale ; et, s’il n’y avait pas autre chose que ce qu’il dit, ce ne serait certes pas la peine d’en faire l’objet d’un enseignement aussi rigoureusement réservé, car cela n’aurait rien d’ésotérique ; c’est presque aussi enfantin que de ne vouloir voir qu’un sens moral dans le symbolisme maçonnique ou autre !

Je ne sais pas au juste jusqu’où il faut faire remonter l’origine des Hassidim, mais je ne pense pas que cela ait jamais pu avoir grand rapport avec la Kabbale ; quant aux disciples de Loria, je n’ai aucune donnée précise à leur sujet. – Merci de l’article sur les Samaritains ; l’auteur est juif, et cela ne se voit que trop à la façon dont il parle des événements actuels de Palestine ! – Quant aux histoires des tribus perdues, cela me paraît à peu près impossible à démêler. Je n’ai jamais entendu parler de descendants de la tribu de Ruben en Afrique du Nord ; c’est peut-être à peu près aussi authentique que les Danites d’Amérique...

Ce que vous dites au sujet de Jéthro me paraît très plausible ; à ce propos, je ne sais plus où j’ai vu, il n’y a pas très longtemps, qu’on aurait fait des découvertes assez curieuses au sujet des forgerons qui habitaient la presqu’île du Sinaï, et qui seraient les Kénites, que certains disent être des Kaïnites ; en tout cas, toutes ces histoires de forgerons se rattachent toujours d’une façon ou d’une autre à Tubalcaïn. – Quant à Ur en Kaldée, je serais assez embarrassé pour vous en définir exactement la situation ; je n’ai ici aucune carte à laquelle je puisse me reporter ; mais il me semble bien qu’en tout cas cela doit être assez loin du Caucase (lequel n’est certainement pas la montage de Qâf, quoi qu’en prétende Ahmed Zaki pacha).

Une autre chose curieuse, ce sont les Yéménites : ils ne ressemblent pas du tout aux Arabes, mais aux Abyssins ; du reste, d’après leur propre tradition, les deux peuples, autrefois, n’en auraient fait qu’un, qui était le peuple de la reine de Saba ; il serait à supposer, d’après cela, que les Abyssins auraient émigré en Afrique à une époque postérieure à celle de Salomon. L’ancienne langue yéménite, qui n’est plus parlée actuellement, n’a aucun rapport avec l’arabe ; on se demande quelle peut être l’origine de ce peuple, qui était probablement en Arabie avant les descendants d’Abraham.

Je savais qu’Abdul-Hâdi avait fait paraître quelque chose autrefois dans l’“Initiation”, mais je crois que c’est peu étendu ; je ne sais pas à quelle date cela remonte, mais cela doit être plusieurs années avant la “Gnose”. – Quant à la traduction d’Ali Zaki bey annoncée dans la “Voie”, je crois bien qu’elle n’a jamais paru ; du moins, je n’en ai jamais entendu parler.

Non, je n’ai pas de renseignements précis sur le moine Sergius Bahira ; on dit le plus habituellement que c’était un Nestorien, ce qui d’ailleurs est peut-être une désignation assez vague. Je n’ai jamais entendu dire que c’était un solitaire du Sinaï ; j’ai toujours cru qu’il vivait quelque part en Syrie ; mais j’avoue que je serais bien embarrassé de dire d’où cette idée m’est venue.

Ce que vous me dites au sujet du Secret de la Salette est curieux ; mais qu’est-ce donc que cette prétendue lettre du Christ, et à quelle époque cela remonte-t-il ?

Il y a actuellement dans l’Inde plusieurs écoles qui se rattachent à Shankara, et il y en a dans le Sud aussi bien que dans le Nord ; je ne pense donc pas que la division dont vous parlez puisse correspondre à grand’chose en réalité.

L’éveil de Kundalinî ne concerne qu’un type spécial d’initiation ; il ne faudrait pas généraliser ; les moyens sont multiples, bien qu’ils doivent tous conduire au même but. – Nâda est le premier stade de la manifestation du son, et il est aussi un aspect de la Shakti ; il est même, sous certains rapports, considéré comme Shiva-Shakti ; de toute façon, on ne peut pas l’assimiler à Kundalinî, qui ne peut s’y identifier qu’à un des derniers degrés de son ascension. – Il n’ y a pas de rapport bien direct entre tout cela et Shêsha-Ananta, qui n’est d’ailleurs envisagé qu’au point de vue “macrocosmique” ; c’est peut-être seulement par une certaine relation avec l’Œuf du Monde qu’on pourrait trouver tout de même un rapprochement à établir ; mais le symbolisme du serpent, en général, est quelque chose de bien complexe et qui a de multiples aspects.

Excusez-moi si j’ai oublié quelque chose dans votre lettre ; je crois avoir répondu [à] tout, mais je n’en suis pas absolument sûr...

Bien cordialement à vous.

René Guénon

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