Le Corpus minskois de René Guénon

Blois, le 14 août 1916

Mon cher ami,

Merci pour les enveloppes et les billets de Lorient que vous m’avez envoyés ; merci aussi pour les autres billets que vous me promettez. Pour l’Ille-et-Vilaine, je n’ai que celui de 50 c. ; en existe-t-il aussi de 1 f. ?

Le prix de l’ouvrage de l’abbé Gombault est de 10 f. ; quand vous serez disposé à l’acheter, vous n’aurez qu’à me le dire.

Je n’ai aucun renseignement sur les hiéroglyphes de l’île de Pâques ; je ne sais même pas à quelle race on peut attribuer les monuments qui existent dans cette île, et qui paraissent assez singuliers.

Pour les papyrus égyptiens, je crois comme vous que, si on n’y a rien trouvé de métaphysique, c’est qu’on n’y comprend pas grand’chose. Il se peut sans doute que, à ce point de vue, il y ait eu surtout une tradition orale, mais il serait tout de même étonnant qu’il n’y ait jamais eu rien d’écrit.

Je crois que la situation géographique de l’Aryavartta a dû changer plusieurs fois ; il est vraisemblable qu’à une certaine époque, peut-être même tout à fait à l’origine, elle se trouvait, comme vous le dites, dans une région très septentrionale. Les traditions celtiques pourraient peut-être fournir en effet des renseignements intéressants à cet égard ; il est malheureux qu’elles soient si mal connues, et il semble bien difficile de les reconstituer d’une façon exacte et précise.

À propos de druidisme, savez-vous que le Dr Favre est mort il y a 2 ou 3 mois ? Il avait 88 ans.

L’ouvrage d’Oltramare dont je voulais parler est bien la “Théosophie brahmanique”, et c’est cet emploi du mot “théosophie” que je trouve regrettable, parce qu’il ne peut que créer une confusion fâcheuse. Il devait y avoir une suite à cet ouvrage, mais elle n’a jamais paru, je ne sais pas pourquoi. Vous m’avez déjà parlé des études de Regnault, mais je n’ai jamais eu l’occasion de les lire.

J’ai ici en ce moment la traduction des Upanishads de Max Müller, qui m’a été prêtée; elle est assez défectueuse à bien des égards. Celle de Deussen est beaucoup plus complète, mais il paraît qu’elle ne vaut guère mieux au point de vue de l’interprétation.

À part les Essais de Colebrooke, je ne connais pas d’ouvrage anglais sur les six Darshanas. Je n’ai pas non plus d’adresse de libraire à Bénarès, mais je pourrais peut-être m’informer à ce sujet. En tout cas, vous faites bien de ne pas recourir à l’intermédiaire de la Société Théosophique.

Je n’ai aucune confiance dans les traductions de Subba Rao ; quant à celles de Thibaut, je ne sais pas du tout ce qu’elles peuvent valoir.

Ce que vous dites au sujet de la doctrine de Shankarâchârya est tout à fait juste ; pour le Nirvâna également, et je ne pense pas que Sédir ait jamais compris ce que c’était ; il y a même chez lui un certain parti pris sur bien des points, mais un parti pris qui n’est peut-être pas tout à fait volontaire.

Pour les deux écoles de Shankarâchârya, il y en a une, la vraie, qui est rigoureusement orthodoxe, tandis que l’autre est tout le contraire. Cette dernière s’est formée pour des raisons qui sont surtout d’ordre politique ; c’est une histoire assez compliquée, que je pourrai vous raconter quand nous nous verrons.

B. G. Tilak est actuellement en liberté ; il en profitera sans doute, après avoir publié son étude sur la Bhagavad-Gîtâ, pour s’occuper de la réédition de son précédent ouvrage.

Je ne pense pas que “dravidien” puisse être opposé à “âryen” ; c’est simplement une désignation des Hindous du Sud. Quant à “âryen”, employé pour désigner une race, vous savez que c’est tout simplement une invention de quelques Occidentaux. En réalité, le mot “ârya” n’a jamais été qu’un titre distinctif des hommes appartenant aux trois premières castes, et cela aussi bien chez les Hindous du Sud que chez les autres. Je ne vois pas ce qui a pu vous faire penser qu’il y avait une opposition entre “dravidien” et “âryen”.

Malgré la distinction que vous faites entre la Nature et le Monde, je persiste à penser que l’étude de l’une et de l’autre ne constitue qu’une seule et même branche de la doctrine, qui peut d’ailleurs se subdiviser, sans doute, mais à laquelle on peut donner le nom général de “cosmologie”.

Jacob Boehme a le tort de présenter ses idées d’une façon bien confuse, et d’avoir un langage qui est vraiment un peu trop inintelligible. Je ne crois pas qu’on puisse assimiler certaines des forces dont il parle aux trois “gunâni” ; il faut se méfier de tous ces rapprochements. Il y a sans doute des rapports, mais le point de vue n’est pas le même, car il ne faut pas oublier que Boehme est avant tout un mystique, et non un métaphysicien. C’est d’ailleurs probablement pour cela que Boutroux s’y est intéressé, ce qui ne veut pas dire qu’il y ait compris grand-chose ; dans les doctrines de ce genre, on peut trouver à peu près tout ce qu’on veut. Il y a certainement là-dedans des choses très intéressantes, mais qui se trouvent mieux exprimées ailleurs, et, en tout cas, il y a un défaut de principe auquel rien ne peut suppléer. Je sais bien que Sédir ne serait pas de cet avis, mais c’est que lui non plus n’a rien d’un métaphysicien.

Il paraît que Papus est de nouveau très malade ; du moins, je l’ai entendu dire peu de temps avant mon départ de Paris. Je ne sais pas si c’est bien exact, car, à peu près vers le même moment, une autre personne m’avait dit l’avoir rencontré et lui avoir trouvé très bonne mine ; peut-être savez-vous ce qu’il en est.

Nos meilleures amitiés pour Madame Genty et pour vous.

René Guénon

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