Blois, le 25 juillet 1916
Mon cher ami,
J’ai trouvé votre lettre à mon arrivée ici. Je savais par Mme de Chauvigny que vous étiez venu à Paris ; je regrette bien de n’avoir pas pu vous voir, mais, si vous étiez passé chez nous sans m’avoir prévenu, il est bien probable que vous n’auriez trouvé personne car nous avons eu beaucoup de courses à faire tous ces temps-ci.
Je suis content de savoir que le colis de la “Voie” vous est bien parvenu, et que vous y avez trouvé les nos qui vous manquaient.
Voici la liste des billets de Chambre de Commerce que j’ai déjà :
Blois – 50c. et 1f.
Deux-Sèvres – 50c. et 1f.
Poitiers – 50c. et 1f.
Bourges – 50c. et 1f.
Bar-le-Duc – 50c. et 1f.
Angers – 1f.
La Roche-sur-Yon – 1f.
Rennes et St Malo – 1f.
Angoulême – 50c.
Marseille – 50c.
Remiremont – 1f.
Vous serez bien aimable de me dire, dès que vous le pourrez, quels sont les billets ne figurant pas dans cette liste que vous pensez pouvoir me procurer, afin que je puisse en demander aussi à d’autres personnes qui m’ont promis de s’en occuper et que cela ne risque pas de faire double emploi.
Je ne connais pas du tout le livre de Berger sur “les Écritures de l’Antiquité” dont vous me parlez. L’ouvrage de l’abbé Gombault est une comparaison du symbolisme des principales écritures idéographiques, caractères chinois, cunéiformes, hiéroglyphes égyptiens et américains. L’auteur a réuni, en les groupant par ordres d’idées, les cas très nombreux où une même idée se trouve exprimée, dans des écritures différentes, par des symboles analogues et parfois même tout à fait identiques. C’est un ouvrage extrêmement intéressant. Mme de Chauvigny, qui l’a lu, a dû vous le dire d’ailleurs ; j’aurais pu vous le montrer si nous nous étions vus à votre passage à Paris.
Entendu pour les ouvrages de Matgioi quand votre ami sera disposé à les acheter.
Je vous remercie d’avoir été voir Chacornac au sujet de la “Gnose” ; je pourrai toujours, en attendant mieux, lui en porter une collection quand je serai de retour à Paris.
Pour le commentaire des “Védânta Sûtras”, je ne sais ce qu’il y a de paru actuellement, mais je pourrai peut-être m’en informer, et je vous le dirai.
L’ouvrage de Tilak pour lequel vous aviez écrit n’est pas encore réédité. Le même auteur vient de faire paraître une étude sur la Bhagavad-Gîtâ, mais en marâthî ; il en publiera probablement une traduction anglaise d’ici quelques temps.
L’ouvrage de Colebrooke n’est pas mauvais, mais il a le tort de présenter les différentes branches de la doctrine comme [mot illisible] de systèmes philosophiques, et son interprétation est tout à fait insuffisante du point de vue métaphysique ; mais ce sont là des inconvénients communs à tous les ouvrages européens se rapportant à ces questions. Celui-là est peut-être encore un des moins mauvais, la difficulté est de débrouiller ce qui est exact et ce qui ne l’est pas ; j’en dirai autant du livre d’Oltramare, qui vaut certainement mieux que son titre ne pourrait le faire penser.
Vous avez bien compris ce que j’ai voulu dire au sujet des “darshanas” ; mais je me demande comment vous établissez le quaternaire : Dieu, la Nature, le Monde et l’Homme. Il me semble qu’il y a là deux termes : la Nature et le Monde qui n’en font qu’un en réalité. En tout cas, les divisions de la doctrine hindoue ne peuvent pas correspondre exactement à celles-là.
Je ne sais pas trop jusqu’à quel point on peut parler de ce qui existait dans l’Inde avant le cycle de Ram ; à cette époque-là, l’“Aryavartta” n’était certainement pas l’Inde actuelle.
Il n’en est pas moins vrai qu’il y a des doctrines “shaïvas” qui sont extrêmement intéressantes, et que des voies qui tendent au même but, quoique différentes, peuvent être également orthodoxes. – Quant à l’école de Shankarâchârya, il faudrait demander à ceux qui la disent hétérodoxe, de laquelle ils veulent parler, car actuellement il en existe deux.
Nos meilleurs souvenirs pour Madame Genty et pour vous. – Merci d’avance pour les billets, et bien cordialement à vous.
René Guénon