Paris, le 12 juillet 1916
Mon cher ami,
Je vous ai expédié ce matin, en un colis postal à domicile, ce qui me restait des nos de la “Voie” ; comme j’en ai encore retrouvé quelques-uns que j’avais en double, il y en a 25 sur 36 ; j’espère que vous trouverez là-dedans ceux qui vous manquent.
Quand votre camarade sera disposé à acheter les livres de Matgioi, je pourrai les lui fournir (“Voie Métaphysique”, “Voie Rationnelle” et “Enseignements secrets”) ; je compte sur vous pour qu’il ne s’adresse pas ailleurs.
Pour les collections de la “Gnose”, il vaut peut-être mieux en effet, au lieu d’écrire à Chacornac, que vous lui en parliez quand vous viendrez à Paris ; du reste, il paraît qu’il est malade en ce moment. Comment se fait-il donc qu’il tienne tant que cela à Bricaud ? Est-ce à cause de Papus ?
C’est bien des billets de 0,50, 1 et 2 f. que j’ai voulu vous parler ; pour ne pas faire de double emploi, je vous enverrai la liste de ceux que j’ai déjà quand je serai à Blois, ce qui ne tardera guère maintenant, car nous pensons partir lundi prochain.
Étant très occupé en ce moment, et très pressé pour terminer un certain nombre de courses urgentes avant notre départ, je n’ai pas eu le temps de rechercher la note de Saint-Yves, et je ne me rappelle pas si elle contient quelque indication pour la détermination du point de départ du cycle de la précession des équinoxes. – À propos de Saint-Yves, vous avez peut-être vu que son neveu, le général Keller, a été blessé récemment en Galicie.
Je crois vous avoir dit que les “darshanas” sont, non des systèmes, mais seulement des points de vue différents, parfaitement compatible entre eux. On ne peut pas dire qu’une branche quelconque de la doctrine soit hétérodoxe ; il peut seulement s’être formé des écoles plus ou moins hétérodoxes parmi ceux qui se sont appliqués à l’étude de cette branche, comme c’est le cas pour l’école atomiste de Kanâda, en ce qui concerne le “Vaishéshika”, c’est-à-dire l’étude des choses individuelles (vishésha). Même des orientalistes officiels, avec qui j’ai eu l’occasion d’en parler, reconnaissent que ce ne sont point des systèmes, et même que c’est cette conception erronée qui fait qu’on n’y a à peu près rien compris. Quant à parler de “philosophie ésotérique des Védas”, comme le fait Sédir, c’est encore une idée bien occidentale ; cette distinction de l’exotérisme et de l’ésotérisme, telle qu’on la comprend ici, n’existe pas du tout dans l’Inde. – Pour ce qui est des théories atomistes, elles sont certainement pour beaucoup dans l’origine du Jaïnisme et du Bouddhisme, ce qui prouve d’ailleurs leur caractère anormal au point de vue hindou.
Nos meilleurs souvenirs pour Madame Genty et pour vous.
René Guénon