Le Corpus minskois de René Guénon

Le Caire, 11 juin 1933

Mon cher ami,

J’ai reçu mercredi votre lettre du 30 mai ; vous devez être en ce moment en pleines vacances, et j’espère que cela va vous faire du bien ; mais vous ne m’avez pas dit où vous vous proposiez d’aller cette année ; est-ce en Bretagne comme à l’habitude ?

Je suis fort ennuyé des nouvelles histoires de Chacornac ; Clavelle, en effet, m’avait déjà mis au courant. La réduction du nombre des pages du “Voile” est un symptôme inquiétant (je ne comprends pas ce que vous me dites à propos de 50 pages, puisqu’il y en avait 48 et qu’il n’y en aura plus que 32) ; la diminution des abonnés ne doit être qu’un prétexte, et il y a sûrement autre chose là-dessous. Il est certain qu’il tient à avoir une revue, mais, s’il fait la revue d’astrologie, il sera tout disposé à laisser tomber le “Voile”, d’autant plus que l’ennemi, installé dans la place, n’aura guère de peine à le lui persuader. Je n’aurais tout de même pas cru qu’il se serait laissé circonvenir aussi facilement, mais il faut croire qu’on a su le prendre... Quant à ses contradictions au sujet des visites qu’il reçoit, cela montre bien en effet qu’il cache quelque chose ; mais il n’est vraiment pas bien habile dans ses mensonges, et du reste ce n’est pas la première fois que je m’en aperçois. – En somme, il n’est pas difficile de voir d’où vient l’offensive : d’une part, “Psyché” et les “Amitiés Spirituelles”, plus le groupe Cham. et Cie (qui voudrait sans doute avoir le champ libre pour reprendre l’“Initiation”, et d’où proviennent sûrement les récriminations de Michelet) ; de l’autre, la bande “paléosophique”, qui recommence là presque la même opération qu’elle a si bien réussie pour les Éditions Véga (et savez-vous que Boud. est un ami intime de Rouhier ?) ; il n’est d’ailleurs pas douteux que les uns et les autres marchent en parfait accord ; nous n’en avons pas encore fini avec tout ce joli monde ! – Les articles de Clavelle ont peut-être précipité l’offensive, mais sûrement elle se serait produite de toute façon, sous un prétexte ou sous un autre ; voilà assez longtemps déjà qu’on essaie de tous les moyens pour arriver à faire disparaître le “Voile”, ou tout au moins à nous en éliminer, ce qui pratiquement reviendrait au même.

Ce que vous me dites du nommé Prudor ou Prudon (je n’arrive pas à déchiffrer exactement) montre que vous n’aviez pas tort de vous méfier ; je me demande si sa démarche n’aurait pas quelque connexion avec la lettre du sieur Gouchon ; je me félicite de n’avoir pas répondu à celui-ci et d’avoir fait paraître dans le nº d’avril la note concernant les questions politiques ; sûrement, comme vous le dites, il faut faire attention plus que jamais.

Autre histoire : Chacornac vous a-t-il montré la lettre fantastique qui lui a été adressée par Germaine Berton ? Je me suis tout de suite douté qu’il y avait encore quelque chose là-dessous, et cela n’a pas manqué : le nº de mai du Bulletin des Polaires débute par un long article d’elle, intitulé “L’Annonciation” et signé U ; la voilà qui se proclame “missionnée” pour être “l’Annonciatrice de Celui qui doit venir” ! Elle semble complètement folle, mais il est évident qu’on se sert d’elle, comme de bien d’autres... Les Polaires ont encore fait là une belle recrue ; après l’affaire Jukanthor, il ne leur manquait vraiment plus que cela ; mais ne pensez-vous pas que, pour attirer ainsi tous ces gens, il faut qu’il y ait quelque chose de réellement “diabolique” derrière cette boutique-là ? Et n’oublions pas, en ce qui nous concerne, que le Bulletin des Polaires est maintenant sous la directions de Meslin, qui est avec Cham. ; toutes ces “ramifications” sont très instructives...

Quant au personnage de l’École Normale, cela est bien extraordinaire aussi ; je sais bien que beaucoup d’anarchistes appartiennent à des milieux “naturistes” plus ou moins bizarres, mais il semble qu’il y ait là quelque chose de plus ; cela ne se rattacherait-il pas à Gourdjieff ? C’est une idée qui me vient maintenant, et que je ne vous donne que pour ce qu’elle vaut ; en tout cas, ce que vous m’en dites donne l’impression d’un singulier mélange !

Ma lettre arrivera sans doute à Paris avant vous ; ne tardez pas à me redonner de vos nouvelles quand vous serez de retour ; vous me direz comment vos vacances se seront passées et si vous avez vu quelque chose d’intéressant.

Bien cordialement à vous.

René Guénon

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