Le Caire, 12 mars 1933
Mon cher ami,
Il faut d’abord que je vous adresse toutes mes félicitations pour votre mariage, et tous mes vœux ; la nouvelle m’a surpris, car je ne m’y attendais pas du tout, mais j’en suis bien heureux pour vous, et j’espère que vous allez pouvoir maintenant avoir un peu plus de tranquillité, ce qui ne serait vraiment pas trop tôt... J’ai eu votre lettre il y a une huitaine de jours et je voulais vous écrire tout de suite, mais j’en ai été empêché par mon travail pour le “Voile”, assez en retard comme tous les mois.
Il est vraiment singulier que les choses, comme vous le remarquez, se soient arrangées juste en même temps pour vous-même et pour le “Voile” ; il est bien possible que tout cela se tienne, et, en tout cas, il y a sûrement une certaine continuité avec les histoires d’autrefois...
Bien que Mar. et P. M. semblent n’avoir pas bougé à la suite de ma réponse, il est bien probable que c’est d’eux que viennent les “Entretiens d’Œdipe” qui paraissent maintenant dans la R.I.S.S. ; et, d’après le dernier nº, il est possible qu’il faille y ajouter aussi Marquès-Rivière. Je pense que Clavelle vous parlera de tout cela s’il ne l’a déjà fait ; sûrement, nous n’en avons pas encore fini avec tout ce joli monde !
Je pense que les gens de “Psyché” doivent être dans les meilleurs termes avec ceux des “Amitiés Spirituelles” ; en tout cas, l’étroite parenté des deux choses est bien évidente. Ce qui est bizarre, ce sont ces histoires de soi-disant initiation druidique dont tant de gens se réclament, et dans lesquelles il semble qu’il y ait toujours quelque chose de suspect. – À propos de “Psyché”, est-ce que Beaudelot vit toujours ? On n’en entend plus parler du tout.
Ce qui est très bizarre, au sujet du Hiéron, c’est l’histoire contenue dans la nouvelle préface de l’“Élue du Dragon”, et la coïncidence avec la souscription ouverte par Le Cour pour publier sa correspondance avec Melle L., en même temps que ledit Le Cour se met à parler inconsidérément de la tête d’âne ! Il semble bien que ce toqué serve à je ne sais trop quoi sans s’en rendre compte lui-même, ce qui d’ailleurs n’est pas exceptionnel. Je vois qu’on le retrouve encore dans le programme des conférences de “Tau”, qui est d’ailleurs, comme vous le dites, une fameuse macédoine ; qu’est-ce que ceux-là peuvent bien se proposer encore ? – Je n’ai jamais eu que le 1er nº du bulletin de “Tau” ; n’en est-il pas paru d’autres depuis ?
Il semblerait que ce soit Louis Chacornac qui ait tenu à Mar. les propos me concernant ; si c’est vrai, il est possible que son frère n’en ait rien su. – À propos de la lettre de Mar., Diricq m’écrit une chose curieuse : il dit qu’elle lui rappelle le ton et la manière des “correspondances croisées” de Vimereux, publiées il y a 20 ou 25 ans par les “Annales des Sciences psychiques” ; et il ajoute : “Il y a un ‘je ne sais quoi’ qui apparente toutes ces choses.” Malheureusement, je ne crois pas avoir jamais vu ces “correspondances croisées”, si bien que je ne sais pas exactement de quoi il s’agit ; connaissez-vous cela ?
L’autre jour, j’ai vu par hasard, dans un journal datant de plusieurs mois et qu’on m’avait envoyé pour tout autre chose, le nom de Jean Mistler, sous-secrétaire d’État (je ne sais pas s’il l’est encore) ; est-ce le même que celui dont vous me parliez l’autre fois ?
Merci pour les renseignements sur l’article de l’“Initiation” ; il va falloir que je redise cela à Philipon, qui a compris qu’il s’agissait d’une article sur la F. T. L., ce qui est inexact ; mais je crains bien qu’on ne puisse pas arriver à savoir quelque chose de précis là-dessus, maintenant que tous ceux qui pouvaient connaître cette histoire sont morts. – Dans l’“Histoire des Rose-Croix”, les quelques lignes concernant la F. T. L. ont été maintenues ; mais avez-vous remarqué qu’on a supprimé presque tout ce qui se rapportait, dans la 2e édition, à l’“Ordo Roris et Lucis”, à la G. D. et à la H. B. of L. ? Je me demande s’il y a à cela quelque raison particulière...
Depuis quand et en vertu de quoi le sieur Meslin se fait-il donc appeler Valentin III ? Je ne savais pas cela ; mais, dans le Bulletin des Polaires de février, il y a encore un article qui, cette fois, est signé Τ Hiérax ! Il y a aussi d’autres signatures baroques : Nytia-Jade (sic) et Frater Ultimus. Je me demande si ces multiples noms correspondent réellement à autant de personnages distincts, ou s’ils ne sont pas destinés tout simplement à faire illusion sur l’importance de la chose ; il se pourrait bien que ledit Meslin se serve pour cela de plusieurs noms différents.
Il faut croire que Cham. tient à avoir une réponse de moi, car il m’a envoyé les 2 volumes sur Cagliostro ; je viens de les recevoir, et il va tout de même bien falloir que je l’en remercie ; mais vous pouvez être tranquille, je ne lui dirai rien de compromettant et je ne m’engagerai à rien du tout. Il est bien possible en effet qu’il ait su quelque chose au sujet des Éditions Véga ; en tout cas, il veut probablement avoir une liste de “titres” à présenter à ses souscripteurs éventuels, qui ne doivent d’ailleurs pas être très commodes à recruter en ce temps de crise !
Encore une drôle d’affaire : Chacornac m’a renvoyé une lettre qui m’est adressée par un nommé Henry Gouchon, astrologue ; j’ai vu ce nom là quelque part, mais je ne me rappelle plus où ; ne serait-il pas avec Muchery ? Il me demande de lui donner mon avis sur la question suivante (je transcris textuellement) : “Le communisme est-il une évolution normale de l’humanité, est-il viable au point de vue occulte, ou bien est-ce en quelque sorte une hérésie transitoire ?” Il dit que les circonstances l’ont amené à écrire un article sur ce sujet et qu’“il ne voudrait pas commettre de grosses erreurs” ; je ne sais pas si c’est vrai ou si ce n’est qu’un prétexte, mais, en tout cas, je trouve bizarre, pour ne pas dire suspect, que, sans me connaître et sans raison plausible, il s’adresse à moi pour cela. Mon intention est de ne pas lui répondre ; et c’est à cause de cette lettre que j’ai mis le post-scriptum que vous verrez à la suite des comptes rendus pour avril. Vous serez bien aimable de parler de cette histoire avec Clavelle, et de me dire l’un et l’autre ce que vous en pensez, car je me demande ce qu’il peut bien y avoir là-dessous.
La sorcellerie de l’Afrique du Nord n’est pas arabe, mais berbère, et peut-être en partie d’origine phénicienne, quoique l’élément le plus puissant (je veux parler de ce qui concerne la tête d’âne) soit égyptien et continue les mystères typhoniens ; je pense même que c’est tout ce qui a survécu de l’ancienne civilisation égyptienne, et ce n’est pas ce qu’elle avait de mieux... Il semble d’ailleurs que le côté “magique” y ait été très développé d’assez bonne heure, ce qui indique qu’il y avait eu déjà une dégénérescence ; il y a, dans certains tombeaux, des influences qui sont vraiment épouvantables, et qui paraissent capables de se maintenir là indéfiniment.
Je ne vais pas mal en ce moment ; quant à mes yeux, je n’en souffre pas à proprement parler, mais je ne peux plus travailler à la lumière ; c’est de l’usure, tout simplement, et il n’y a rien à y faire...
Bien cordialement à vous.
René Guénon