Le Corpus minskois de René Guénon

Le Caire, 5 février 1933

Mon cher ami,

J’ai reçu votre lettre mercredi, en même temps que 2 lettres de Clavelle ; je suis heureux de voir que tout malentendu est maintenant dissipé, et il faut espérer que rien de semblable ne se reproduira plus. – j’ai eu aussi une nouvelle lettre de Chacornac, qui maintenant m’écrit tout à fait comme s’il n’y avait rien eu ; il semble donc que, de ce côté aussi, tout soit arrangé. Malheureusement, avec lui, on ne sait jamais trop ce qui peut survenir ; enfin, comme je l’écrivais hier à Clavelle, je compte sur vous pour le “tenir”. Il est encore heureux qu’il ne se soit pas laisser effrayer par la visite de l’“ex-Mariani” ; de la façon dont les choses ont été arrangées dans le nº de janvier, tout est très bien.

Je vais tâcher de faire quelque chose au sujet du livre de Savoret ; mais peut-être pas cette fois-ci, car je vais être déjà bien en retard ; il est certain qu’il sera bon de mettre tout cela au point. À la vérité, on ne peut même pas dire que ce soit un livre ; c’est un recueil de choses hétéroclites, qu’il m’a même pas eu l’idée d’arranger un peu pour les réunir, si bien que tel chapitre est qualifié d’“article”, tel autre de “brochure” ; quel fatras ! – Il est sûr que cette boutique est encore une chose bizarre, et qu’il y a sous tout cela des arrière-pensées politiques ; qu’est-ce encore que cette histoire des bardes gaulois, et à quoi cela peut-il bien correspondre ? Tout cela n’a pas l’air bien sérieux, mais peut servir à dissimuler autre chose...

J’ai sûrement vu quelque part le nom de Jean Mistler, mais impossible de me rappeler quoi que ce soit de précis à ce sujet. – Le Chartier n’a jamais été abbé, il était horloger ; il semble qu’il y ait là une confusion, et il serait curieux de savoir ce qu’il en est au juste. Il est d’ailleurs bien probable que Doinel a dû connaître Le Chartier, soit par Guillebert, soit par l’abbé Chabauty ou d’autres, au temps de l’affaire Taxil et du Labarum. Si vous apprenez quelque chose d’intéressant, vous serez bien aimable de me tenir au courant ; il y a sûrement eu de la “tête d’âne” derrière tout cela, comme maintenant encore, et je crains que nous n’en ayons pas fini... Il y a 3 ou 4 jours, j’ai constaté une nouvelle tentative dont je n’ai pas pu déterminer exactement la provenance ; cela n’a d’ailleurs pas eu de suites. Quant à votre histoire de la tête de bouc, bien que ce ne soit pas très caractéristique d’une chose déterminée, j’ai idée que cela pourrait bien venir du côté de Bricaud ; ce qu’il faudrait arriver à savoir, c’est quels sont au juste les rapports de celui-là avec tous les autres.

Philipon m’écrit qu’il n’a jamais fait partie de la F.T.L., que les seuls membres qu’il ait connus étaient Lalande et Papus ; et il ajoute ceci qui est tout à fait extraordinaire : “Peut-être Sédir connaît-il quelque chose, mais je l’ai complètement perdu du vue.” Ne sait-il donc pas qu’il est mort, ou l’a-t-il oublié ? Il semble bien qu’il ait parfois des absences... En tout cas, d’après cela, ce ne doit pas être lui qui est l’auteur de l’article de l’“Initiation” signé ⊗ ; serait-ce Lalande ? Je ne me rappelle plus le titre de cet article, ni à quelle époque à peu près il a paru ; pourriez-vous me redire cela ? – Par contre, Philipon a fait partie de la H. B. of L. et a été en rapport avec Théon ; mais il dit que, là comme ailleurs, il a été déçu et n’a pas trouvé ce qu’il espérait...

Le Bulletin de Polaires change de titre : il s’appelle maintenant “Les Cahiers de la Fraternité Polaire” et est placé sous la direction du sieur Meslin ! Il y a dans le nº de janvier un article intitulé “Melchissédec et St-Jean”, qui est signé Τ Harmonius ; qu’est-ce que cela encore ? Je crois bien que c’est Meslin lui-même ; vous êtes d’ailleurs cité, et moi aussi, mais, à côté de cela, il y a des amabilités à l’adresse des théosophistes ; en somme, c’est une “salade” qui donne l’impression de vouloir ménager tout le monde. Un autre article a pour titre “Un masque, un manteau...” ; bien qu’il ne soit pas fait mention du Martinisme, l’allusion est évidente ; et c’est signé Kermaduc’h ; on se demande ce que tout cela peut bien vouloir dire et à quoi ces gens veulent en venir.

Autre chose bizarre, et qui pourrait bien avoir quelque rapport avec la visite que vous a faite le susdit Meslin : Chamuel m’a écrit sous prétexte de m’envoyer ses souhaits, ce qu’il ne faisait pas les autres années ; il parle de ses éditions qui prennent corps, malgré la défection de Jollivet-Castelot qui, dit-il, “l’a laissé tomber sans qu’il puisse en soupçonner le motif” ; et il ajoute ceci, qui est sans doute la vraie raison d’être de sa lettre : “Vous me feriez grand plaisir en me disant ceux de vos titres que vous pouvez nous réserver, ceux qui ne sont pas encore engagés avec les Éditions Véga.” Comme vous pouvez le penser, je n’ai nulle envie de lui donner quelque chose à éditer, mais j’aurais bien préféré qu’il ne me le redemande pas ; ces gens qui s’imaginent que je fabrique des “titres” à l’avance sont d’ailleurs tout à fait étonnants ! Je ne sais pas, d’autre part, s’il croit réellement que j’ai des engagements futurs avec les Éditions Véga, ou si c’est une feinte pour tâcher de savoir quelque chose ; ce qu’il y a de certain, c’est que, même si les choses avaient bien marché de ce côté, je n’aurais jamais accepté de m’engager pour des livres qui ne sont pas encore écrits ; j’admire la facilité avec laquelle certains s’imaginent pouvoir disposer de l’avenir... – Il paraît que Chacornac aurait dit à Chamuel que j’étais “fixé définitivement en Égypte” ; si c’est vrai, il faut croire qu’il sait beaucoup mieux que moi-même ce que je ferai par la suite ! C’est tout de même extraordinaire que les gens ne puissent pas s’empêcher de faire des racontars à tort et à travers ; aussi, je me demande ce que peut valoir au juste la protestation dudit Chacornac contre les propos que lui attribue l’“ex-Mariani” ; il est bien capable d’avoir dit n’importe quoi et de ne plus même s’en souvenir ! Qu’en pensez-vous ?

Bien cordialement à vous.

René Guénon

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