Le Caire, 21 juillet 1932
Mon cher ami,
Vous devez avoir trouvé ma dernière lettre à votre rentrée à Paris ; de mon côté, j’ai bien reçu la vôtre de Karnak, qui date déjà d’un mois, en même temps que je trouvais votre carte du Conquet dans un paquet de Chacornac. – À ce propos, vous serez bien aimable de dire à celui-ci que j’ai bien reçu un nouveau paquet de revues cette semaine, depuis celui dont j’ai chargé Clavelle de lui accuser réception.
Clavelle m’a envoyé les citations rectifiées de l’“Histoire de la Magie” ; merci de les lui avoir demandées pour moi ; je croyais que vous aviez le livre, et c’est pourquoi je m’étais adressé à vous. – Il m’a envoyé aussi l’article nécrologique sur le P. Mainage ; je savais que celui-ci se mêlait un peu de tout, mais je ne me doutais pourtant pas qu’il s’était occupé d’astronomie au point de monter un observatoire !
Vous aurez appris les nouvelles péripéties de l’affaire Mariani ; il semble qu’on soit en présence d’une sinistre comédie... J’ai bien fait d’évoquer à ce propos le pseudo-suicide d’Aleister Crowley (il paraît que de M. prétend que celui-ci est bien mort maintenant, mais que faut-il en croire ?). – Une mort qui n’est pas feinte, par exemple, c’est celle de Mgr Jouin ; que va-t-il en résulter pour la R.I.S.S. ?
Il paraît que le sieur Huan vient de publier un livre “mystique” intitulé “Points de vue sur Rome” ; le compte rendu qu’en donne la R.I.S.S. se termine ainsi : “La R.I.S.S. a trop souvent signalé à l’attention de ses lecteurs les articles et les ouvrages de M. Huan pour qu’il soit nécessaire de renouveler, à propos de son plus récent livre, les éloges que mérite son esprit philosophique et sa remarquable érudition.” N’est-ce pas bien significatif ? – Il y a aussi, dans le même nº, quelques amabilités à l’adresse des disciples de Sédir ; il semble bien qu’il faille décidément chercher de ce côté un des points de jonction entre milieux occultistes et catholiques.
Chacornac ne m’a plus envoyé aucun nº de “S.O.S.” ni de “Coude à Coude” ; je suis las de réclamer, pour cela comme pour bien d’autres choses ; quelle négligence !
J’ai dû toujours oublier de vous dire que la voyante des “Cahiers de l’Ordre” était en relations avec un certain Dr Chevalier, qui, m’a-t-on dit, a été mêlé au mouvement papusien ; connaissez-vous cela ? Ce nom ne me rappelle absolument rien ; peut-être est-ce un de ces derniers venus que nous n’avons jamais connus...
Le bulletin “Tau” contient, dès son 1er nº, une attaque contre le Vêdânta à propos de “L’Homme et son devenir” ; on se demande ce que cela vient faire maintenant. C’est d’ailleurs si bien arrangé que, si mon nom y figure, celui du livre en est absent ; le titre de l’article semble avoir sauté à la mise en pages. Cette attaque rentre d’ailleurs surtout dans le genre stupide comme celle d’O. W. le mois dernier : il paraît que les Occidentaux doivent se faire gloire de leur incapacité à comprendre certaines choses ! C’est signé “Yseult Franconi” ; qui cela peut-il être encore ?
Ce qui est plus dangereux, ce sont les attaques de Jukanthor, qui ont continué, paraît-il, dans le Bulletin des Polaires de juin ; je ne l’ai pas vu encore, la règle semblant être de retarder le plus possible l’envoi des choses qui me concernent directement ! – Enfin, de M. étant en vacances, il paraît que Chacornac lui a écrit pour lui signifier de ne plus remettre les pieds quai St Michel ; c’est tout ce qu’il y avait à faire en ce qui le concerne, et voilà du moins une question liquidée. – Clavelle m’apprend aussi l’extraordinaire démarche de V. Blanchard ; qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ?
Mme de Grandprey est toujours bien vivante, car elle écrit maintenant dans “L’Aube” de Lyon ; je soupçonne que cette sale feuille doit avoir quelque rapport avec Bricaud.
Pour ce que vous dites au sujet de mes livres et en ce qui concerne le rôle de l’homme, votre interprétation est exacte ; je ne pensais pas que cela avait besoin d’être précisé davantage ; enfin, je tâcherai de le faire à l’occasion...
Votre histoire du nom divin à l’envers sur le bouclier de St-Michel est bien curieuse ; il est probable que, si on y regardait d’un peu près, on pourrait faire pas mal de découvertes de ce genre-là.
Ce que vous dites au sujet de l’Islam est très juste ; mais, par ailleurs, ce que vous me rapportez confirme ce que je pensais au sujet des préventions de Tamos ; il ne faut pas que vous ni Clavelle vous laissiez monter la tête par lui. L’histoire du serpent vert et blanc est du symbolisme de pure fantaisie ; en tout cas, cela me ferait plutôt penser au Vaudou qu’à autre chose... Maintenant, qu’il y ait parmi les disciples de la “tête d’âne” des gens d’origine musulmane, cela est très vraisemblable ; mais ils cessent par là même d’être effectivement musulmans, même s’ils en gardent l’apparence ; ils ne peuvent donc être représentés par des symboles ayant un rapport avec l’Islam. Celui-ci n’est pas comme le Catholicisme, où on prétend retenir les gens toute leur vie, même malgré eux ; quiconque n’adhère pas actuellement à la shahâdah (profession de foi) perd la qualité de musulman sans autre formalité.
À propos de la “tête d’âne”, on raconte ici des histoires sur un diable très redoutable, nommé El-Mârid : il prend la forme d’un âne qu’on rencontre errant seul dans les rues la nuit ; si on monte sur son dos, il se met à grandir démesurément, puis revient brusquement à sa taille ordinaire, si bien que l’imprudent est projeté à terre et se tue ; cela semble bien avoir encore quelque rapport avec l’âne de Typhon.
Je ne sais plus où j’ai vu que Chamuel avait enfin fait paraître la réédition du “Cagliostro” de Marc Haven. – Croiriez-vous, d’autre part, qu’on a eu l’audace de m’envoyer un bulletin d’abonnement à la “Guiterne” ?
Je ne savais pas que Vergnes était en relations avec “Psyché”, mais au fond, étant données ses tendances, cela ne me surprend pas. Je ne sais plus si je vous ai dit que la R.I.S.S. avait vanté son article dans le nº spécial sur l’Hermétisme ; évidemment, des travaux de ce genre-là sont de nature à ne gêner personne...
La diminution des collaborateurs du “Voile” est assurément fort ennuyeuse ; il faudrait pouvoir en trouver quelques autres, mais ce n’est pas très commode, d’autant plus qu’on ne peut pas accepter n’importe quoi. En tout cas, il faut, comme vous le dites, faire tout le possible pour tenir malgré tout. En ce qui me concerne, je n’ai nulle envie de lâcher ; je sais d’ailleurs trop bien qu’on ne demanderait que cela...
Que parlez-vous de traductions d’ouvrages arabes ? Ce projet était subordonné aux promesses de Mme Britt, qui naturellement n’ont pas été tenues ; il faut en effet des fonds pour rétribuer des copistes, des traducteurs, etc. Je ne peux pas me charger de cela ; je n’ai pas le moindre goût pour la besogne de traducteur, et puis j’ai bien autre chose à faire...
N’avez-vous pas eu trop mauvais temps pendant vos vacances ? On m’écrit qu’il fait un temps abominable en France, même dans le Midi ; les saisons sont décidément bouleversées, comme toutes choses à notre époque ! – J’espère avoir bientôt d’autres nouvelles de vous.
Bien cordialement à vous.
René Guénon