Le Corpus minskois de René Guénon

Le Caire, 12 août 1932

Mon cher ami,

Reçu votre lettre mercredi dernier ; Clavelle m’apprenait aussi en même temps, de son côté, la mort de Mme P. Chacornac ; assurément, dans ces conditions, c’est une véritable délivrance ; il semble que ce pauvre Chacornac ait été le seul à se faire illusion jusqu’au bout... Maintenant, il est bien difficile de prévoir ce qui va en résulter pour la maison et pour le “Voile”, puisque, comme me l’écrit Clavelle, tout dépend de l’attitude que va prendre la famille de la défunte ; en tout cas, on peut espérer que les choses resteront en l’état quelque temps encore, car les affaires de successions ne se règlent jamais bien vite ; mais, d’un autre côté, cette incertitude est si pénible qu’il vaudrait peut-être mieux en sortir le plus tôt possible. Il est d’ailleurs bien certain que l’ennemi cherchera de toute façon à profiter des circonstances ; de quelque manière que tournent les choses, il doit avoir un plan pour exploiter la situation en vue d’arriver à ses fins ; le projet de revue astrologique, qui semblait avoir été laissé de côté, n’a-t-il pas repris en ces derniers temps, sous forme de “cahiers” devant paraître 3 ou 4 fois par an ? C’est dire que, même si la maison devait continuer à marcher comme par le passé, nous n’y gagnerions peut-être pas grand’chose, et nous serions toujours à la merci de quelque nouvel incident ; il n’est que trop vrai qu’on peut tout craindre avec ces gens-là...

Je suis assez surpris de ce que vous me dites au sujet de l’affaire du télescope, car je ne croyais pas qu’elle aboutirait jamais ; quand j’ai connu Mme Britt, elle ne voulait plus du tout en entendre parler ; elle était surtout furieuse de n’avoir jamais pu obtenir la moindre indication sur l’emploi du million donné précédemment à l’Académie des Sciences, et, quand les gens de l’Observatoire venaient la relancer, elle refusait de les recevoir sous un prétexte quelconque ; il faut croire que, depuis lors, les choses ont changé pour cela comme pour tout le reste ! Quoi qu’il en soit, cette nouvelle apporte un démenti assez net aux bruits d’après lesquels elle aurait été ruinée par la crise américaine ; je n’y ai d’ailleurs jamais cru, et j’ai toujours pensé qu’il y avait là tout au moins une forte exagération.

Voilà bien longtemps que je n’avais plus entendu parler d’Auboin ; je ne crois pas avoir jamais eu de ses nouvelles depuis que je suis ici ; mais quel est donc l’article au sujet duquel il vous a demandé des explications ? Peut-être est-ce dans le nº de juillet, que je n’ai pas encore ; je crois bien qu’on a dû oublier de me l’envoyer, comme c’est déjà arrivé, car j’avais encore un paquet de Chacornac cette semaine et il ne s’y trouvait pas ; j’ai signalé la chose à Clavelle, qui me dit qu’il va tâcher de s’occuper de tout le plus possible tant que durera l’absence de Chacornac ; sans lui, je risquerais fort, dans les circonstances présentes, de ne jamais rien avoir ! – Cette histoire d’enlèvement de la rosée est curieuse ; mais je me demande comment on peut s’y prendre pour l’enlever toute d’un champ avant qu’elle ait eu le temps de s’évaporer ; cela ne doit pas être un petit travail !

Je crois que vous faites bien de ne plus vouloir vous occuper activement du mouvement breton ; à part la difficulté que cela peut présenter maintenant pour vous, c’est certainement plus prudent ; il vaut mieux, actuellement surtout, éviter tout ce qui pourrait donner prétexte à des interventions plus ou moins fâcheuses ; c’est bien assez de celles qui se produiront toujours sans la moindre raison plausible, et qu’on ne peut par conséquent ni prévoir ni empêcher.

Vos questions au sujet de l’Islam demanderaient de bien longues explications ; mais, en ce qui concerne le retour du Christ (qui d’ailleurs, en arabe, est appelé couramment El-Messiha), je m’étonne que vous n’en ayez rien su, car c’est là un point très connu et qui est tout à fait du domaine exotérique. Il y a même eu déjà, dans l’Inde, Ahmed El-Qâdiâni qui s’est donné pour le Christ revenu ; de là est née la secte des Ahmediyah, qui s’est répandue un peu partout, grâce d’ailleurs à l’appui que lui donne le gouvernement anglais pour des raisons qui, bien entendu, n’ont rien de spirituel... – Je ne sais d’où vient la phrase que vous citez, mais elle est forcément apocryphe et ne serait acceptée par aucun musulman, car Jésus, aussi bien que Mohammed (et aussi Moïse), est considéré comme rasûl, c’est-à-dire plus que prophète (nabî). De plus, on lui reconnaît certaines qualités toutes particulières : naissance virginale, don des miracles, etc. ; il est aussi le seul dont la mission se soit manifestée avant l’âge de 40 ans. Mais il est haram (interdit) de discuter sur la question d’une supériorité absolue d’un rasûl sur un autre : chacun a sa mission propre, mais tous sont d’une même essence ; maintenant, qu’on appelle cette essence “principe christique”, ou qu’on l’appelle rûh mohammediyah, ce n’est là, au fond, qu’une question de vocabulaire. Il s’agit, en tout cas, d’un principe qui n’est pas de l’ordre humain (ni même de l’ordre angélique) ; mais, pour plus de précision, il faudrait expliquer ce qu’on doit entendre par amr Allah, par âlam el-amr, etc., et cela n’est pas possible en peu de mots ; il y faudrait plutôt des volumes... – J’ajoute aussi que l’Islam est seul, avec la tradition hindoue, à reconnaître explicitement que toutes les Écritures sacrées sont d’inspiration divine ; cela est bien loin de l’exclusivisme judaïque, dont le Christianisme ordinaire semble malheureusement avoir hérité quelque chose ! Vous avez d’ailleurs tout à fait raison : il y a dans le Christianisme, en réalité, bien autre chose que ce qu’on veut y voir communément ; mais allez donc dire cela aux Chrétiens actuels, ou du moins à ceux qui se prétendent tels !...

Il est bien évident que l’initiation est une au fond, quelles que soient les formes extérieures sur lesquelles elle s’appuie, puisque son but est précisément de conduire au-delà de ces formes ; en somme, ce sont les méthodes qui diffèrent, surtout au point de départ, et cette diversité est d’ailleurs nécessaire pour s’adapter aux différences de nature qui existent parmi les hommes. – Mais où voyez-vous que le Christianisme, sous l’une ou l’autre de ses formes actuelles, fasse encore une place quelconque à quelque chose qui serait même seulement une initiation de Kshatriyas ? Je vois plutôt, chez tous ses représentants plus ou moins officiels (et même chez d’autres qui n’ont rien d’officiel du tout), un parti pris de négation à l’égard de toute initiation quelle qu’elle soit ; il ne s’agit là, bien entendu, que d’un état de fait, qui n’a absolument rien à voir avec les principes du Christianisme, mais dont on est pratiquement obligé de tenir compte ; et, malheureusement, il n’y a guère d’espoir que cela change... puisque, au dire de tous ces braves gens (voir Roure, Allo, etc.), le Christianisme doit se distinguer des autres doctrines par l’absence de toute signification profonde, si bien que ce qu’ils appellent sa “transcendance” consisterait précisément à n’avoir rien de transcendant !

Je ne sais pas du tout ce qu’il faut penser de l’histoire d’Alvar ; je suppose que les gens suspects dont il s’agit doivent être le groupe Schwaller ; j’ignore ce que cela est devenu, et s’il est vrai que ledit Alvar ait rompu avec eux ; mais, en tout cas, la façon dont il est apparu dans le milieu “atlantéen” ne me dit rien de bon non plus, et je crois qu’on ne se méfiera jamais trop de tout cela...

Vos réflexions à propos des histoires de Bricaud sont tout à fait justes : il est certain qu’il doit y avoir des gens qui pourraient parler, mais qui ne le veulent pas ; et, même s’ils invoquent la “charité” comme prétexte de leur silence (drôle de charité que celle qui consiste à aider des bandits à continuer leurs méfaits !), il est plus que probable que la “frousse” en est une raison beaucoup plus réelle !

Je connais en effet les “7 têtes du Dragon vert” ; il y a là, très certainement, un mélange de vrai et de faux qu’il est bien difficile de démêler exactement ; mais ce qui est le plus étrange, c’est de voir apparaître là-dedans un tas de gens que nous ne connaissons que trop : P. M., R., Marquès-Rivière, etc., et jusqu’aux A. de S. ! Clavelle pourra vous faire part de ce que je lui ai dit sur l’identification des personnages ; cela m’évitera d’avoir à récrire tout cela encore une fois. – Cette multiplication des romans d’espionnage et autres choses du même genre est bien singulière aussi, et je suis tout à fait de votre avis : tout cela, quelle qu’en soit l’origine apparente, fait sûrement partie d’un plan bien défini, et l’élément “anti-oriental” y entre pour une bonne part ; je suis même persuadé que cela a avec toutes nos histoires un rapport beaucoup plus étroit qu’on ne pourrait le croire à première vue, et les remarques que j’ai faites au sujet du livre en question ne font que le confirmer, en posant d’ailleurs toujours la même question : quel lien y a-t-il au juste entre tous ces gens-là ?

Ce qui ne me dit rien de bon, d’autre part, c’est la cessation des attaques écrites ; jusqu’à “p.l.c.” qui garde maintenant un silence qui ne lui est pas naturel ! Il faut bien qu’il y ait là un mot d’ordre, et ce changement de tactique de l’ennemi n’est pas rassurant... – Mais avez-vous remarqué que, chaque fois que j’ai fait allusion à la “tête d’âne”, personne n’a soufflé mot, pas même pour demander des explications ? Il me semble que c’est assez significatif...

Bien cordialement à vous.

René Guénon

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