Le Caire, 19 juin 1932
Mon cher ami,
J’ai un peu tardé cette fois à vous répondre, mais, puisque vous êtes en vacances en ce moment, je pense que ma lettre arrivera encore à Paris avant vous. Je n’arrivais pas à en finir de mon travail pour le “Voile” de juillet, et maintenant il va falloir que je m’occupe d’arranger mon article pour le nº spécial sur la Chine. – À propos de celui-ci, il semble bien, d’après ce que m’a écrit Chacornac, qu’il ne faut plus compter que Pouvourville donnera quoi que ce soit ; c’est regrettable, mais sa façon d’agir est vraiment inadmissible ; je n’arrive pas à comprendre qu’il soit ainsi...
Je ne savais pas qu’il y avait une biographie de Papus par son fils ; est-ce Chamuel qui a édité cela ? J’ai vu qu’il avait enfin fait paraître le “Cagliostro” de Marc Haven. – À propos de Chamuel, je pense à une chose que j’ai dû oublier de vous dire la dernière fois : le dernier nº de la “Guiterne” que j’ai reçu, et qui porte d’ailleurs la date de février, contient la traduction d’un poème de Pouchkine par Mme de Naglowska : encore une bizarre rencontre ! – Chacornac m’a envoyé une brochure de celle-ci, qui est encore une de ces choses dont il vaut mieux s’abstenir de donner un compte rendu.
Je pense que Clavelle m’enverra l’article sur le P. Mainage ; il y a quelque temps que je n’ai pas eu de lettre de lui.
Il semble décidément que, dans “S.O.S.” aussi bien que dans “Psyché”, la plupart des articles soient de Savoret sous de multiples signatures : Essa, Sigmalpha, Ahis, tout cela n’est qu’arrangement divers de ses initiales ; et je crois bien que c’est encore lui qui signe Placidius. – Je n’ai pas eu d’autres nos de “Coude à Coude” ; Chacornac est vraiment bien négligent pour tout cela, et, pour obtenir la moindre chose, il faut que je la lui réclame je ne sais combien de fois, sans compter ce qu’il oublie et croit avoir envoyé ; il est bien difficile de suivre quelque chose dans ces conditions... – Je ne connais pas la revue “Eliacin”, non plus que l’essai de reconstitution de l’Église Celtique par des protestants ; qu’est-ce encore que cette histoire ?
Je n’avais parlé à personne de l’“Ontologie du Vêdânta” avant d’en faire le compte rendu que j’ai envoyé à Chacornac la semaine dernière, et dans lequel j’insiste d’ailleurs beaucoup moins sur le livre, qui n’a pas grande importance en lui-même, que sur sa “présentation”, car la seule chose intéressante est le parti qu’on veut en tirer. J’ai donc été assez surpris de l’histoire que vous me rapportez : ma prétendue “opinion” a évidemment été inventée de toutes pièces ; dans quelle intention encore ? Mais je vois par qui cela est venu : le nommé Gauthier, le traducteur du livre, que je ne connaissais pas même de nom avant cela, a raconté, paraît-il, il y a déjà plus d’un an, des histoires invraisemblables contre moi (ce qui ne l’a pas empêché de m’envoyer le volume avec dédicace) ; cela m’est revenu tout dernièrement, et j’ai appris en même temps que ledit Gauthier était un ami de Huan ! Ce dernier est donc en rapport avec le groupe Maritain ; et, à ce propos, je me demande qui m’a dit autrefois que Maritain lui-même aurait connu Sédir ; je ne peux pas me rappeler, et pourtant je n’ai pas rêvé cela... – La façon dont on tâche maintenant, d’un certain côté, d’“annexer” les doctrines orientales en les présentant d’une façon tendancieuse, et surtout comme “mystiques”, est encore quelque chose de bien singulier ; au fond, ce n’est qu’un autre aspect de la campagne anti-orientale, qui semble décidément devoir prendre toutes les formes imaginables. – Je n’ai pas manqué, dans mon compte rendu, de relever la fameuse lettre du pandit (lettre de simple politesse d’ailleurs), qui se rapporte en réalité, non point au livre du P. Dandoy, mais à un travail de son collègue le P. Johanns publié dans sa revue “Light of the East” ! Il faut qu’on croie les lecteurs bien stupides pour se permettre un pareil tour d’escamotage ; et, à en juger par la réflexion que S. vous a faite, on n’a sans doute pas tout à fait tort... La R.I.S.S, naturellement, s’est empressée aussi de faire état de ce “témoignage” !
Ladite R.I.S.S. vient enfin de publier un long résumé du livre de M.-Riv. ; pourquoi a-t-elle tant tardé ? Vous avez dû voir que le nº de mai contenait encore de nouvelles attaques ; je me demande qui est ce Raymond Dulac qui a pris la place des “disparus” ; ce doit être encore un pseudonyme. J’avais d’abord été frappé par l’identité d’initiales avec “Roger Duguet” ; il ne semble pourtant pas que ce soit l’abbé B. qui reparaisse encore sous un nouveau nom... – À propos d’attaques, je ne sais si vous avez vu celle d’O. W., qui est d’une rare stupidité : tout ce qu’il dit tombe entièrement à faux ! – Il paraît qu’il en y [ait] aussi une de Jukanthor dans le “Bulletin des Polaires” de mai, mais je ne l’ai pas encore reçu (les choses qui me concernent directement sont presque toujours celles qui me sont envoyées avec le plus de retard !) ; le même nº, d’après ce que m’a dit Préau, contient aussi un article de de M., et j’ai cru comprendre que celui-ci l’avait signé de son nom, ce qui va avoir l’avantage de simplifier beaucoup la question de son “élimination”.
Je comprends maintenant que vous n’ayez pas reconnu V. Blanchard, puisqu’il ne s’agissait que d’un homonyme...
C’est bien curieux qu’il y ait tant de gens suspects dans cette histoire des fouilles de Montségur ; on se demande ce qu’il y a là pour les attirer ainsi.
Il paraît que l’intérêt de Le Cour pour le St-Suaire de Turin n’est pas une chose nouvelle ; Charbonneau me dit que cela remonte bien à une quinzaine d’années et qu’il l’avait déjà photographié à cette époque, au début des expériences qu’ont amené le Commandant Colson à publier son livre. Je ne connais d’ailleurs pas le livre dont il s’agit ; et vous ?
Ce que vous me dites de Muchery ne me surprend pas autrement ; tous ces gens-là ne valent pas mieux les uns que les autres...
Pour la mort de Mariani, Préau a en effet hésité beaucoup à y croire, mais il semble persuadé maintenant ; ce que je ne peux pas comprendre, c’est que Tamos ne se soit pas informé, ce qui lui aurait été plus facile qu’à n’importe qui.
Il paraît que la condamnation des “Cahiers de l’Ordre” aurait été levée, mais je n’arrive pas à savoir s’ils ont recommencé à publier quelque chose... – Le nom exact du personnage “de sang royal” qui est mêlé à cette affaire est Le Boëllec, mais je ne sais pas du tout à quelle branche il prétend se rattacher. J’ai appris que c’était un des individus qui, l’an dernier, guettaient mon retour avec acharnement ; il paraît qu’il avait dit que, si je revenais à Paris, “il arriverait bien à forcer ma porte et à me contraindre à parler” ! N’est-ce pas charmant ?
Oui, l’affaire de la Salette est encore quelque chose de bien ténébreux, et tout ce qui s’y rattache donne une impression vraiment sinistre. Je me souviens d’autant mieux du Dr Mariavi (dont le vrai nom est Grémillon) qu’il m’a envoyé toute une collection de ses livres et brochures, sans que j’aie jamais pu savoir comment il avait eu mon adresse. – Avez-vous remarqué la similitude des pseudonymes Mariavi-Mariani ? Je ne sais pas s’il y a des conséquences à en tirer, mais c’est au moins curieux. – Il est à noter, d’autre part, que Maritain est aussi un fervent de la Salette, comme Léon Bloy ; et vous savez qu’il est le petit-fils de Jules Favre, le défenseur des Naundorff ; toutes ces coïncidences sont plutôt bizarres.
Toutes ces attaques visant la tête sont aussi une chose bien singulière en effet ; mais je crois que vous ferez bien de ne pas trop compter sur Tamos pour éclaircir tout cela, car je me rends compte de plus en plus nettement qu’il est aveuglé par certains partis pris, d’ailleurs probablement inconscients.
Voici ce que Charbonneau m’écrit au sujet du singe : “Dans l’iconographie chrétienne, cette aimable bête représente Satan qui est le “singe de Dieu”. Dans la représentation des vices, elle figure l’avarice, et aussi la dissimulation, quelquefois l’orgueil, la folie... Le “Trivium” l’attachait à la dialectique parce qu’il est plein de ruse et de malice. Tout cela n’éclaire guère votre singe de jade. Quant à l’inscription, je “donne ma langue au chat” ; les 2 signes extrêmes + et X, souvent mis au lieu et place de l’étoile ❋, font-ils partie intégrante du mot, ou l’encadrent-ils ?... Chacune des lettres peut bien aussi être l’initiale d’un mot...” – Décidément, je crois bien que cette énigme restera indéchiffrable.
Il faut que je vous demande un petit service : ce serait de m’envoyer, quand vous le pourrez, la copie exacte des passages de l’“Histoire de la Magie” d’Eliphas Levi cités dans l’“Ésotérisme de Dante” (pp. 34 à 41), en vue de la préparation de la réédition ; je m’en étais rapporté aux citations de Sédir, mais j’ai su ensuite qu’elles étaient sérieusement déformées ; merci d’avance.
J’espère que vos vacances se seront bien passées.
Bien cordialement à vous.
René Guénon