Le Caire, 2 février 1932
Mon cher ami,
Depuis une dizaine de jours que j’ai reçu votre lettre du 10 janvier, voilà plusieurs fois que je me propose d’y répondre, sans pouvoir arriver à en trouver le temps.
J’ai reçu jeudi dernier une lettre de Chacornac, en même temps que le paquet contenant les 2 nos du “Voile” de janvier ; vous serez bien aimable de le lui dire en attendant que je lui écrive en lui envoyant mon travail pour mars, ce que je pense pouvoir faire vers la fin de cette semaine. J’avais chargé Clavelle de lui accuser réception du précédent envoi ; je pense qu’il se sera acquitté de la commission.
Clavelle m’a écrit qu’il y avait un projet de nº spécial pour avril, mais, pensant que j’étais déjà au courant, il n’a rien précisé ; en fait, personne ne m’a parlé de cela, et Chacornac n’en dit encore rien dans sa dernière lettre ; de quoi s’agit-il ?
Chacornac m’a envoyé la copie de documents assez curieux concernant Randolph, et d’où il résulte que celui-ci a débuté par être médium, tout comme H.P.B. ; j’ignorais tout à fait cette période de sa vie, qui remonte à 1850-55.
Chose extraordinaire, Chacornac n’avait pas encore le dépôt de mon livre le 18 janvier ; vous voyez ce que valent les promesses de Rouhier ! Pour la biographie de Wronski, il me dit qu’il n’y donnera pas suite, et que, si Rouhier insiste, il se dérobera en disant qu’il a trop de travaux ; tant mieux.
Quand vous verrez Vulliaud, vous serez bien aimable de lui demander s’il a bien reçu mes 2 volumes, car je n’ai jamais su s’il avait eu le “Symbolisme de la Croix” que je lui avais fait adresser, et, d’autre part, j’ai appris ces temps-ci qu’un certain nombre d’exemplaires n’étaient jamais parvenus à leurs destinataires ; quel désordre dans cette boutique !
Probst m’a écrit dernièrement qu’il avait envoyé à “Atlantis” son article refusé au “Voile”, mais que, comme il a eu ensuite d’assez fâcheux renseignements sur la mentalité de ce milieu, les relations en resteront là ; il ne donne d’ailleurs pas d’autres précisions.
J’ai demandé à Chacornac de m’envoyer la nouvelle brochure de Savoret, parce qu’il est bon que je voie ce qu’il y a là-dedans ; mais je pense qu’il vaudra mieux, pour le compte rendu, que ce soit vous qui vous en chargiez encore comme l’autre fois. Si vous pouvez, comme vous le dites, faire tenir ces gens-là tranquilles, ce sera toujours autant dont on sera débarrassé ; il y en aura encore bien assez d’autres, malheureusement... Il est certain que la plupart ne sont que des instruments, mais entre les mains de qui ? Voilà ce qu’il faudrait savoir exactement, et ce n’est pas facile ; en tout cas, l’entente entre tout ce monde devient de plus en plus visible : les nouvelles attaques contre moi, dans la R.I.S.S. de janvier, s’accompagnent encore d’amabilités à l’adresse de Huan et d’O. Wirth !
À propos de ces attaques, j’ai été vivement contrarié par les exhortations au silence que Clavelle m’a adressées dans sa dernière lettre, et que j’ai trouvées fort inopportunes ; on devrait comprendre que je dois savoir ce qu’il y a lieu d’écrire ou de ne pas écrire, et que, si je réponds à certains et non à d’autres, c’est qu’il y a pour cela de sérieuses raisons. Je n’ai pu m’empêcher de dire à Clavelle ce que je pensais là-dessus, un peu trop durement peut-être ; j’espère qu’il ne s’en sera pas froissé. Chacornac insiste à son tour dans le même sens ; je trouve cela absolument exaspérant, et je me demande si ce n’est pas sa peur qu’il communique à tout le monde ; en tout cas, si on ne me laisse pas les moyens de me défendre comme je le juge à propos, je finirai par envoyer tout promener... Si je ne disais plus rien, les adversaires en concluraient tout simplement que je recule devant eux ; et le plus fort, c’est que cela coïncide avec une invitation du pseudo-Mariani à “planer dans le domaine des idées” et à ne pas en sortir ! Ce serait si commode en effet de pouvoir m’attaquer impunément et sans risquer aucune réponse gênante !
Savez-vous ce que c’est qu’un nommé H. Louatron, qui a publié, il y a déjà assez longtemps, semble-t-il, un livre sur les messes noires ? D’après un article des “Cahiers de l’Ordre”, il semble qu’on veuille préparer une nouvelle édition de ce livre, autour de laquelle on se propose de faire un certain bruit dans ces milieux. Je connais vaguement ce nom de Louatron, mais sans pouvoir arriver à me rappeler rien de précis à ce sujet.
Le secrétaire général des “Polaires”, dont il a été question à propos des fouilles de Montségur, s’appelle Henri Gaubert. Il y a un article sur les Albigeois dans la R.I.S.S. de janvier ; je me demande à quoi peut tenir qu’on s’en occupe tant en ce moment ; votre mise au point sera sûrement très opportune.
Au sujet des “Polaires”, je n’ai jamais vu absolument rien qui indique qu’ils prétendent se rattacher à une source d’origine chaldéenne ; je ne crois pas que cette information soit exacte.
Les histoires de l’O.T.O. sont assurément bien singulières, mais il y a surtout du charlatanisme et de l’escroquerie là-dedans ; les organes antimaçonniques lui attribuent une importance exagérée, comme ils le font d’ailleurs pour les “Polaires” et pour bien d’autres choses, parce qu’ils ont besoin de se donner une raison d’être, et aussi de satisfaire leur clientèle avec des fantasmagories ; s’ils se contentaient de dénoncer le néant de toutes ces choses, ce serait trop vite fini, et cela n’attirerait pas les lecteurs ; et puis ces gens-là trouvent bon d’entretenir des confusions qui peuvent nuire aux choses sérieuses...
Il y a bien longtemps que je n’avais pas entendu parler d’Austrey ; continue-t-il donc toujours ses extravagances ?
Encore une histoire bizarre au sujet des ex-éditions Pythagore du nommé Aubrun : je vous ai parlé du “Rythme Universel” ; il y a une quinzaine de jours, j’ai reçu le nº 1 d’une revue de même aspect et de même format, mais intitulée cette fois “La Guiterne”, mot dont je n’ai d’ailleurs pas pu arriver à comprendre la signification ; même adresse et même direction, mais il n’est plus question des “Écrivains Indépendants”, et il y a même une attaque contre les “prix littéraires” ; et les éditions elles-mêmes s’appellent maintenant “Éditions de la Guiterne” ; cela fait donc le troisième changement de nom ; que peut-il bien y avoir là-dessous ?
Pourquoi Vergnes n’ose-t-il pas écrire dans le “Voile” ? Il semble, d’après ce que vous me dites, qu’il ne sache pas trop bien ce qu’il faut entendre par “mystique” ; c’est curieux à quel point les gens ont peu la notion juste du sens des mots !
J’espère que votre santé va s’améliorer ; pour ma part, je ne suis pas très en train non plus en ce moment. Il faut dire que nous avons un froid qu’on ne se souvient pas d’avoir jamais vu ici ; et même le soleil ne se montre que bien rarement depuis quelque temps. Beaucoup de gens pensent que ce sont les vibrations et radiations de toutes sortes qui troublent l’atmosphère et bouleversent les saisons ; ils n’ont peut-être pas tort.
Bien cordialement à vous.
René Guénon