Le Corpus minskois de René Guénon

Le Caire, 25 décembre 1931

Mon cher ami,

J’ai reçu il y a quelques jours votre lettre du 11 novembre. Ce que vous me dites de Clavelle et de vous-même est bien ennuyeux ; quand tout cela finira-t-il ? Enfin, il y a tout de même une amélioration dans la situation en ce qui concerne le “Voile” ; à un moment, j’ai eu bien peur que cela ne marche plus du tout. Je pense comme vous pour la diminution du nombre des pages, mais je vois bien qu’il n’y a rien à faire...

J’ai reçu une nouvelle lettre de Tamos ; tout est donc arrangé de ce côté, fort heureusement. Quant à Préau, il a sûrement les meilleures intentions dans tout ce qu’il fait ; s’il exagère parfois un peu certaines choses, ce n’est que par excès de précautions ; et, ayant vu de près la boutique R. et Cie, il a des raisons d’être méfiant. Au fond, il n’avait pas tort dans l’affaire Des. ; mais enfin Chacornac, comme vous le dites, a fait pour le mieux, en ce sens qu’il était préférable d’éviter des ennuis à n’en plus finir.

Au début de la semaine dernière, j’ai enfin reçu une lettre de Rouhier m’envoyant les contrats et m’annonçant qu’il allait tout de suite mettre en train la réimpression de l’“Introduction”. J’ai été assez surpris de ce changement d’attitude ; je crois qu’il voudrait se faire pardonner l’affaire de la R.I.S.S. à laquelle il a d’ailleurs eu l’inconscience de faire allusion, alors que je m’étais abstenu de lui en dire quoi que ce soit. J’aurais voulu attendre que mon livre soit paru, et je lui avais d’ailleurs écrit que je tenais absolument à ce qu’il paraisse avant la fin de l’année, dès que j’avais su par Préau son intention de trainer jusqu’en février. Comme en même temps il me reparle des projets d’ouvrages à éditer, de Vulliaud et autres, je lui ai répondu très nettement que, dans les nouvelles conditions où nous nous trouvions, je ne pouvais plus m’occuper de cela, et que je n’avais pas à fournir des éditions à une maison où on entendait me traiter en “simple auteur”. À ce propos, vous serez bien aimable de prévenir Vulliaud et de le prier, au cas où il serait sollicité directement de ce côté, de ne pas y donner suite. J’ai écrit dans le même sens à Charbonneau, à qui Rouhier a, paraît-il, envoyé une nouvelle lettre ces temps derniers. Je tiens en effet à ce qu’on se rende compte du changement, et à ce qu’on sente bien que la possibilité d’éditer des ouvrages intéressants dépendait de moi ; il faudrait, en tout cas, que le vocable de l’“Anneau d’Or” ne puisse plus servir. Il paraît d’autre part que Rouhier se met à éditer des thèses ; quel travail pour une maison sérieuse !

Même si l’affaire s’était arrangée avec Chacornac, l’“Anneau d’Or” (qui devait d’ailleurs constituer primitivement à lui seul toute une entreprise, et non pas une simple collection) ne serait sûrement plus chez lui maintenant. Étant donné ce qui s’est passé depuis, on aurait certainement trouvé quelque prétexte pour rompre avec lui comme on a rompu avec Didier.

Tamos est du même avis que vous sur l’entente Rouhier-Br.-W.-Mar., etc. et, au fond, s’il n’y avait pas de ramifications entre tout cela, les choses ne s’expliqueraient guère, car tout concorde trop bien pour qu’il n’y ait là-dedans que des coïncidences. D’autre part, pour moi aussi, le rôle de W. n’est pas douteux, mais je pense qu’il doit y avoir encore autre chose derrière tout cela ; mais arrivera-t-on jamais à éclaircir complètement toute cette histoire ?... Quoi qu’il en soit, la lettre de Rouhier soulève l’indignation de tous ceux qui en ont connaissance ; on a rarement vu un plus beau tissu de mensonges !

Je ne savais pas que Vulliaud avait subi une opération ; souhaitons qu’il se rétablisse promptement et tout à fait.

À propos du livre de Dermenghem, il est certain qu’il n’est pas possible de ne pas parler de mystique, puisqu’il le fait, mais cela a été une grosse erreur de sa part ; j’ai tâché de la lui éviter et de lui faire comprendre la différence, mais il est entêté, sous l’influence des fausses assimilations d’orientaux comme Massignon et Nicholson. Il ne s’est même pas rendu compte qu’il y a en particulier un certain chapitre (p. 193) qui montre aussi clairement que possible qu’il ne s’agit pas du tout de mystique, mais de tout autre chose. – L’expression de ”théosophie chrétienne” (théosophie tout court n’est pas possible à cause de la théosophie néo-platonicienne) me semble très bonne pour des cas comme celui de Boehme, et en général pour tous ceux où il y a un rattachement traditionnel et initiatique qui est incompatible avec le mysticisme.

Au sujet de mon dernier article, votre remarque en ce qui concerne le cuivre me paraît juste ; je tâcherai de reprendre cette question un jour ou l’autre, mais cela se rattache à toutes sortes de choses fort complexes. J’ai quelque espoir que certains passages dudit article, et notamment l’allusion aux mystères du “dieu à la tête d’âne”, auront achevé le sire de Guillebert, ce qui ne serait pas dommage ; mais le plus drôle est que Mar., sans y rien voir, s’est mis là-dessus à en parler aussi (sans d’ailleurs me mentionner) dans le dernier nº de la R.I.S.S. ! Il y a déjà longtemps que j’avais l’intention d’écrire cet article, mais j’avais hésité, jusqu’au moment où la chronique de Tamos m’a fourni une occasion favorable. – Pour l’article de celui-ci sur le sang, vous avez raison aussi ; je crains d’ailleurs qu’il ne se rende pas compte de la distinction qu’il convient de faire à cet égard.

Je crois que vous avez bien fait d’échapper aux sollicitations de Michelet ; étant données ses relations avec tout ce joli monde, cela vaut mieux. – Il semblait bien en effet y avoir une influence des Jésuites dans l’histoire Gary ; mais, d’un autre côté, la R.I.S.S. a toujours été en guerre déclarée avec eux ; comment s’y reconnaître dans tout cela ? – D’autre part encore, les relations de la R.I.S.S. avec l’I.S. anglais semblent coupées depuis la disparition de l’abbé Boulin, mais n’est-ce qu’une apparence ? Et, à ce dernier propos, que penser des relations qui se sont établies entre de M. et Jukanthor ? Je me demande encore ce que cachent les pitreries de ce dernier...

S’il n’y a pas de nouveau pour les “Éditions Pythagore” avec Chamuel, il y en a pour celles d’Aubrun ; j’ai reçu en effet le premier nº d’une revue intitulée “Le Rythme Universel”, dirigée par celui-ci, et se présentant comme l’organe d’un groupement dit des “Écrivains indépendants”, avec prix littéraires, etc. ; c’est d’ailleurs d’une parfaite insignifiance. Chose bizarre, cette revue m’a été adressée ici directement ; ce qu’il y a de plus intéressant, c’est que les éditions portent maintenant le même vocable “Le Rythme Universel” ; on a donc renoncé à celui de “Pythagore” ; est-ce pour éviter des difficultés avec Chamuel ?

J’ai reçu hier un paquet de revues de Chacornac ; j’y ai trouvé le dernier nº de “Psyché”, où il y a quelques nouvelles fantaisies linguistiques de ce malheureux Savoret, à propos de mon article sur l’Atlantide, et surtout une élucubration d’un nommé Gabriel Huan, qui fait un gâchis effroyable avec des citations de mes livres, pour en arriver à opposer les traditions orientales au Christianisme. Je me demande si le mieux ne sera pas de passer encore sous silence cette nouvelle ineptie... Mais il y a quelque chose de bien singulier : cet été, Rouhier m’a demandé dans une de ses lettres “si un M. Huan, employé au ministère de la Guerre, était un de mes amis” ; je lui ai répondu que je ne connaissais même pas ce nom, et je lui demandais en même temps pourquoi il me posait cette question ; bien que j’y sois revenu au moins trois ou quatre fois, je n’ai jamais pu rien obtenir. D’autre part, je vois que la R.I.S.S. décerne de chaleureux éloges à ce même G. Huan pour un précédent article ; qu’y a-t-il encore là-dessous ?

La R.I.S.S. annonce aussi l’apparition d’une nouvelle publication intitulée “Mystères et Devins” (!!), et signale dans le premier nº de celle-ci une chose qui m’intrigue (surtout à cause de la signature, évidemment apocryphe, et dont je crois bien deviner l’origine) ; voudriez-vous demander à Chacornac s’il ne pourrait m’envoyer cela ? Je me demande s’il n’y a pas encore du Jukanthor là-dedans ! – J’ai bien reçu en effet le nº de l’“Opinion” ; l’article de Truc semble avoir été écrit un peu rapidement... – Ce que vous dites pour l’“Histoire des R.C.” de Sédir est ce que j’ai cru comprendre aussi d’après l’annonce des “Amitiés Spirituelle”. – J’ignorais le nouveau livre de Magre ; l’avez-vous lu ? Il a toujours été assez préoccupé par la question des Albigeois. – C’est dans “Atlantis” que j’ai vu l’histoire des fouilles de Montségur : Le Cour a publié une lettre d’une certain A. Arnaud, qui, dit-il, a entrepris les dites fouilles ; mais, chose difficilement explicable, la R.I.S.S. les attribue à un nommé Henri G..., qui serait le secrétaire général des “Polaires” !

Bien cordialement à vous.

René Guénon

P. S. : [le début de la phrase est illisible] ...écrit, ou l’a-t-il oublié ? Vous serez bien aimable de me raconter cela ; il est bon de savoir à quoi s’en tenir sur l’attitude de M.-R. aussi ; j’ai reçu de lui dernièrement une lettre insignifiante comme toujours. Pour le “Voile”, c’est surtout en janvier qu’il faudra faire attention à une panique possible, à cause de la question de la subvention ; oui, je compte sur vous tous pour cela ; merci de ce que vous me dites à cet égard.

Recherche

Si vous souhaitez devenir mécène afin que
la traduction de ce texte paraisse plus tôt dans le corpus —
écrivez à l’éditeur par courriel
ou via Telegram.

Signaler une correction