Le Corpus minskois de René Guénon

Le Caire, novembre 1931

Mon cher ami,

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Je ne connaissais Eudes Picard que de nom ; je ne l’ai jamais rencontré, et je ne me souviens même pas d’avoir jamais rien lu de lui ; ne faisait-il pas partie du groupe paléosophique ?

Philipon s’est manifesté de nouveau, déclenché cette fois par mon article d’octobre ; il se lamente, disant qu’il a oscillé toute sa vie entre la voie initiatique et la voie mystique, pour n’aboutir finalement à rien ; au fond, il semble assez à plaindre ; mais ce qui est vraiment extraordinaire, c’est que cela ne ressemble plus en rien au ton grandiloquent et prophétique de la lettre qu’il m’avait adressée il y a quelques années !

Je ne pensais pas qu’il puisse y avoir équivoque sur ce qu’il faut entendre pas “mystiques” ; ce n’est peut-être pas très facile à définir exactement dans une formule simple, mais il semble qu’on peut tout de même s’en faire une idée assez nette. Je sais bien qu’il y a des cas où il peut y avoir un doute, parce qu’il ne faut pas toujours s’en tenir aux apparences ; ainsi, il est très possible que saint Bernard, Ruysbroeck et quelques autres du moyen-âge aient eu un rattachement traditionnel, et qu’ainsi, quoique la forme d’expression qu’ils ont employée puisse les faire prendre pour des mystiques, ils aient été autre chose en réalité. Par contre, il ne paraît pas douteux que sainte Thérèse et saint Jean de la Croix, par exemple, n’aient été que des mystiques, et à plus forte raison les plus récents. Les mystiques sont d’ailleurs presque toujours des « voyants » en même temps, ce qui se comprend facilement, puisqu’ils ne peuvent pas sortir du monde des phénomènes ; mais la réciproque peut n’être pas toujours vraie... Pour ce qui est de Michel de Figanières, que vous citez avec les autres, mieux vaut n’en pas parler ; celui-là n’est pas même un “voyant”, mais simplement un “visionnaire”, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Maintenant, mystiques, voyants, visionnaires, tout cela a en commun tout au moins le caractère de “passivité” ; mais les vulgaires médiums l’ont aussi, et cela prouve qu’il y a bien des distinctions à faire là-dedans sous le rapport de la qualité. Quoi qu’il en soit, un point qui est essentiel, c’est que les mystiques ne peuvent pas dépasser les limites des possibilités individuelles ; du reste, il est bien facile de voir que, chez eux, c’est toujours du “salut” qu’il est question, et jamais de la “Délivrance”.

Avez-vous vu l’“Histoire des Rose-Croix” de Sédir ? Je me demande si cette nouvelle édition vaut mieux que l’ancienne, qui se distinguait surtout par son incroyable désordre !

Je viens de voir que Savoret a fait paraître un nouveau volume ; j’ai cru comprendre qu’il s’agissait de ce remaniement de ses précédentes brochures dont, si je me souviens bien, vous m’aviez déjà parlé il y a quelque temps. – Je vois d’autre part, ce qui ne me surprend pas, que ledit Savoret et Hengel sont dans les meilleurs termes avec “Atlantis”, qui annonce dans son dernier nº qu’ils ont été nommés “bardes d’honneur” aux fêtes celtiques de Pontivy ; quelle plaisanterie que ce pseudo-druidisme littéraire !

Il y a sûrement beaucoup de choses intéressantes dans l’astrologie arabe, mais je dois dire que, jusqu’ici, je n’ai pas eu l’occasion de m’en occuper spécialement ; cela se présentera peut-être un jour ou l’autre.

On m’a signalé il y a quelque temps un ouvrage intitulé “Voyage au pays de Babel, ou exploration à travers la science des langues et des religions”, par Félix Julien (Plon, 1876) ; il paraît qu’il y aurait là-dedans des choses intéressantes. Je n’avais jamais entendu parler de ce livre ; mais peut-être le connaissez-vous, ou, sinon, vous pourrez sans doute, à l’occasion, voir cela à la Bibliothèque.

Bien cordialement à vous.

René Guénon

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