Blois, 3 novembre 1929
Mon cher ami,
Je viens de recevoir votre lettre ; je suis parti vendredi matin, et je n’ai pas eu le temps d’aller chez Chamuel jeudi soir ; tout ce que vous me dites ne me le fait pas regretter et me montre au contraire qu’il valait mieux que ce soit ainsi. Je ne vois pas du tout pourquoi j’aurais été obligé de parler le premier de l’affaire ; s’il attendait, j’attendais aussi de mon côté ; et s’il l’a mal pris, tant pis. Il ne faut tout de même pas qu’il se croie indispensable, et, au fond, je crois bien qu’il aurait plus besoin de nous que nous n’avons besoin de lui ; mais il ne veut pas en avoir l’air. En tout cas, même s’il avait eu la direction technique comme nous l’avions envisagé, son rôle n’aurait tout de même été que celui d’un employé ; il ne faut pas qu’il s’imagine que c’est lui qui aurait décidé ce qu’on devait publier ou ne pas publier.
Ce qu’il vous a dit de ma lettre est vraiment bizarre en effet ; quels que soient ses moyens d’information, je crois qu’il faut se méfier. Donc, si vous pouvez vous dispenser d’y aller jeudi prochain, il me semble que ce sera préférable ; on verra après. En tout cas, il a dû voir qu’il ne pourrait pas me faire parler comme il aurait voulu, et c’est ce qui l’aura rendu furieux. D’après ce que vous me dites, ses affaires vont plus mal que jamais ; évidemment, cela aurait tout arrangé, au moins pour le moment ; mais, dans ces conditions, il n’y a rien à faire avec lui. Je ne sais pas s’il arrivera à quelque chose de son côté ; je le lui souhaite, mais j’en doute un peu. Qu’il s’arrange comme il l’entendra avec Mme Lalande, cela ne me regarde pas et je n’en serai pas jaloux ; quant aux autres personnages qu’il a en vue, nous tenons à ce qu’ils ne soient pour rien dans l’affaire. Du reste, je vais écrire tout de suite pour qu’on pousse les choses de l’autre côté, et je pense que cela se règlera définitivement peu après mon retour. Il est très heureux que cela ait tourné ainsi, car je vois bien que, si on avait pris Chamuel, on n’en aurait eu que des ennuis.
Je me trouve ici dans une maison sans eau ; il y a plus de trois mois que j’avais écrit pour qu’on répare la pompe, et cela n’a pas été fait ! De plus, il fait déjà bien froid, de sorte que je vais tâcher de rester le moins longtemps possible ; je pense rentrer à Paris dimanche ou lundi ; je vous récrirai pour que nous puissions nous voir et reparler de tout cela sans tarder.
Pour le samedi 16, je tâcherai d’être là, mais il ne m’est pas encore possible de savoir si je n’aurai pas autre chose à faire.
Oui, vous pouvez donner l’article de Champrenaud à Chacornac ; quant à la traduction du Vêdânta-Sâra, il faudra voir un peu ce qu’elle est, mais malheureusement je n’ai pas le texte sanscrit, ou du moins je ne crois pas l’avoir.
J’ai vu de Mengel l’autre jour, mais il ne m’a pas parlé de son projet de bibliographie des Templiers ; votre idée me paraît bonne, si toutefois la question du Gnosticisme l’intéresse suffisamment, ce que je ne sais pas au juste ; enfin, c’est à voir.
Je n’ai pas encore fait mon article pour le n° de décembre, je vais être en retard cette fois ; j’ai seulement donné les comptes rendus de livres et de revues à Chacornac avant de partir.
Bien cordialement à vous.
René Guénon