Le Caire, 11 avril 1930
Mon cher ami,
Chacornac a dû vous dire que j’ai trouvé vos deux lettres au retour de mes voyages à Louqsor et au Sinaï ; j’aurais voulu y répondre plus tôt, mais je n’ai pas pu en trouver le temps. Je suis maintenant installé ici dans un quartier où il n’y a pas un étranger ; on peut y vivre à très bon compte, beaucoup moins cher qu’à Paris.
Merci de tous les renseignements que vous me donnez au sujet des réunions de Sceaux ; je suis tout à fait d’accord avec Pouvourville et avec vous : dans ces conditions, nous n’avons rien à faire là-dedans. Je pense même qu’il vaudrait encore mieux ne rien faire du tout que de se mêler à des histoires de ce genre. J’ai reçu ces jours derniers une lettre de Marquès-Rivière qui m’en dit aussi quelques mots. Bien entendu, si Gary va encore raconter que nous marchons avec lui, il faudra démentir ; je pense bien que Pouvourville s’en chargera.
Je n’ai encore rien reçu de Tamos ni de Clavelle. Pour ce qui est des questions que vous pose ce dernier, il me semble en effet que vous pouvez y répondre sans inconvénient.
Ce colonel d’Amade qui vous a écrit me semble avoir des idées quelque peu bizarres ; moi non plus, je n’aurais jamais pensé à ce rapprochement !
Je n’ai pas ici l’adresse de la “Foi Catholique” ; je sais seulement que c’est à Tours. Dans les articles que j’ai vus, il n’était pas du tout question de Doinel ; mais il se peut qu’il y ait eu autre chose.
Je pense que Chacornac a dû recevoir à temps l’article que je lui ai envoyé pour le nº de mai.
Je viens de recevoir le livre de Maurice Magre, ainsi que quelques autres ; je ne sais pas trop quand j’arriverai à lire tout cela.
Reçu aussi hier une lettre de Jéhouda, ou plutôt une circulaire annonçant que, par suite de certaines difficultés, la “Revue Littéraire Juive” ne paraîtra pas jusqu’à nouvel ordre ; décidément, toutes ses entreprises ne semblent guère réussir.
Le personnage que je devais voir à Sohag est mort l’année dernière ; je ne m’y suis donc pas arrêté en allant à Louqsor, ayant su cela ici avant mon départ.
J’ai vu des choses très intéressantes dans les tombeaux des rois ; mais tout cela est d’ordre presque exclusivement cosmologique et magique ; en tout cas, on a l’impression de quelque chose d’entièrement différent de tout ce que racontent les égyptologues. Dans certains endroits, il y a encore de singulières influences qui subsistent ; certaines sont d’une nature assez dangereuse.
Le Sinaï est très intéressant aussi à d’autres points de vue ; je vous parlerai plus longuement de tout cela à mon retour ; mais quand sera-ce ? Je n’en sais trop rien ; sûrement pas avant quelques mois.
Comme il fallait s’y attendre, ma santé se trouve très bien du séjour ici ; ce climat me convient tout à fait.
Nous allons nous occuper de rechercher des ouvrages arabes qu’il serait particulièrement intéressant de traduire en français ; beaucoup n’existent qu’en manuscrits.
Je suis bien en retard pour ma correspondance ; il y a encore beaucoup de personnes à qui je n’ai pas donné de mes nouvelles depuis mon arrivée.
Amitiés à tous.
Bien cordialement à vous.
René Guénon