Le Corpus minskois de René Guénon

Les Avenières, 17 octobre 1929

Mon cher ami,

J’ai été très content de ce que vous m’avez appris dans votre dernière lettre au sujet du revirement de Chamuel ; espérons qu’il persistera dans ces bonnes dispositions. J’aimerais bien mieux en effet qu’il soit possible de faire quelque chose avec lui ; aussi étais-je un peu ennuyé de ce que vous m’aviez écrit précédemment ; et nous envisagions déjà d’autres combinaisons. Enfin, tant mieux si tout s’arrange… grâce à la voyante ; je pense que certaines “influences” doivent prendre parfois, pour agir sur les gens, des moyens plutôt bizarres et détournés ; l’essentiel est qu’elles en arrivent tout de même à leurs fins.

Je pensais être à Paris dans le courant de cette semaine ; mais il faut que nous allions à Grenoble demain et samedi, ce qui va me retarder de quelques jours encore. En tout cas, je compte bien que ce sera pour le début de la semaine prochaine, à moins de choses imprévues, et que par conséquent nous nous verrons jeudi (d’aujourd’hui en huit). Je repartirai pour Blois la semaine suivante ; je tâcherai d’ailleurs d’y rester le moins longtemps possible. Je voudrais bien aussi vous voir un autre soir, en dehors de Chamuel, mais je ne sais pas si ce sera possible entre mes deux voyages, car je vais avoir bien des rendez-vous à prendre pendant ces quelques jours.

Charbonneau vous remercie des renseignements sur le soleil de minuit que je lui ai transmis de votre part, et qui, dit-il, sont tout à fait suffisants pour ce qu’il veut faire. Il me redit qu’il espère bien faire votre connaissance quand je serai de retour à Paris.

Merci pour les renseignements sur les traductions de Dante ; je m’en suis servi pour répondre au Brésilien qui m’avait demandé cela.

Ce que vous pensez de l’abbé Moreux concorde bien avec ce que j’en ai entendu dire ; il paraît qu’il fait faire ses livres de vulgarisation en grande partie par des jeunes gens qui sont employés à son observatoire.

Ici, il fait de nouveau un temps superbe, et le soleil est aussi chaud qu’en plein été ; malheureusement, d’après ce que vous me dites, il n’en est pas de même à Paris.

Avant-hier, nous avons vu deux soleils ; ce phénomène doit être assez rare.

J’ai encore trouvé par ici des choses curieuses, et j’en ai appris d’autres par des paysans ; je vous parlerai de tout cela.

On a fait venir le livre que vous m’aviez indiqué, “L’Homme devant les Alpes” ; je n’ai eu encore le temps que de le parcourir, mais j’ai pu me rendre compte qu’il y avait en effet là-dedans des choses très intéressantes sur beaucoup de sujets.

Ce que vous dites des rapports possibles entre les Templiers et l’Église celtique me paraît en effet très vraisemblable ; mais peut-on trouver des renseignements un peu précis sur cette mystérieuse Église celtique ? Je pense aussi que ce qui se dit des Manichéens à bien pu être faussé ; peut-être d’ailleurs eux-mêmes ont-ils dégénéré à partir d’un certain moment ; mais il a dû y avoir autre chose que cela à l’origine.

Il y a sûrement quelque chose aussi dans ce que vous dites à propos d’hiéroglyphes phonétiques ; il ne faudrait peut-être pas pousser cela trop loin, mais c’est tout de même bien singulier. Cela ne me fait pas penser à Le Cour, mais plutôt à Dorset, qui n’a certainement pas inventé tout ce qu’il dit, quoique ses interprétations soient faites souvent à un point de vue assez spécial.

Giblim et Gabaon sont les mots de passe d’un grade écossais, mais je ne peux plus arriver à me rappeler lequel exactement (c’est un de ces grades secondaires qui ne sont jamais pratiqués et pour lesquels il n’existe même pas de rituel complet) ; je retrouverai cela facilement quand je serai à Paris. Giblim est en effet donné comme le nom d’une montagne, mais, en réalité, c’est simplement le mot hébreu signifiant “montagnes” (au pluriel). Quant à Gabaon, on dit que c’est un des noms donnés aux Maîtres Maçons ; je crois qu’il y a dans la Bible une histoire où il y est question des Gabaonites, mais tout cela est un peu vague pour moi en ce moment.

À bientôt, je pense, et bien cordialement à vous.

René Guénon

P. S. : Il y a juste un mois aujourd’hui que je suis arrivé ici ; que le temps passe vite !

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