Le Corpus minskois de René Guénon

Les Avenières, par Cruseilles (Haute-Savoie), 24 septembre 1929

Mon cher ami,

Votre lettre m’est parvenue à Strasbourg, d’où je n’ai pu que vous envoyer une simple carte, car je n’y ai eu que fort peu de temps. En effet, en dix jours, j’ai visité à peu près toute l’Alsace, un peu rapidement, car il y a beaucoup de choses à voir dans ce pays. Voilà huit jours que je suis ici, où je suis beaucoup plus au calme, en pleine montagne, à 1050 m. d’altitude. Cela me fait beaucoup de bien, et d’ailleurs, chose curieuse, je me suis trouvé bien mieux aussitôt après avoir quitté Paris ; aussi vais-je rester ici jusque vers le 10 ou 12 octobre, et il faudra encore que j’aille à Blois après.

Quand je vous ai écrit avant mon départ, j’ai dû oublier de vous remercier des articles sur le Thibet, qu’on m’a bien remis en effet et que j’ai lus ; il y a là des choses curieuses, mais aussi un esprit de dénigrement qu’on trouve trop souvent dans les écrits des missionnaires et qui est bien désagréable.

Je pense que vous avez tout à fait raison dans vos déductions sur la bécasse et le cygne ; ce que vous dites de la longueur du bec me semble juste aussi, quoique je n’aie pas de renseignements précis à cet égard. Les degrés supérieurs aux quatre castes sont bien Hamsa et Paramahamsa. Quant au symbolisme du crapaud, je ne crois pas qu’il existe en Orient ; en tout cas, je ne l’ai jamais rencontré.

Je viens d’écrire à Charbonneau, de qui j’avais eu une lettre en même temps que la vôtre ; je lui transmets l’indication de l’“Interprète oriental des Songes”. Il me demande des renseignements sur le “soleil de minuit” : nature exacte du phénomène, régions où il se produit, etc. ; pourriez-vous trouver quelque chose là-dessus ?

Je connaissais depuis un certain temps le projet des éditions Guillaume Budé pour les textes orientaux ; ce que vous en a dit Joron est exact ; je croyais bien vous en avoir déjà parlé.

Tout ce que vous me dites sur la région des Alpes est bien curieux, et il doit y avoir quelque chose de vrai là-dedans. Je ne sais pas s’il y a encore quelque chose de vivant dans cette région, mais en tout cas, voici des choses assez étranges : nous sommes ici sur le mont Salève, dont le nom semble être encore une forme de Montsalvat, et, tout à côté, il y a aussi un mont de Sion ! Le nom de Cruseilles est assez remarquable également : c’est à la fois le “creuset”, dont le sens est tout à fait hermétique, et la “creusille”, c’est-à-dire la coquille des pèlerins. Je pense qu’il doit y avoir bien d’autres remarques de ce genre à faire dans cette région, mais je n’ai pas encore eu le temps d’examiner cela jusqu’ici.

J’ai été ces jours derniers à Genève, dont nous ne sommes qu’à quelques kilomètres ; Jéhouda ne serait pas content s’il savait que je suis si près de chez lui et que je n’ai pas été le voir, mais, pour diverses raisons, il vaut mieux qu’il ne sache pas que je suis ici. J’ai appris qu’il avait été quelque peu maladroit dans certaines circonstances, de sorte que je suis moins étonné maintenant qu’il n’ait pas pu aboutir dans ses projets.

Vous pourrez m’écrire à l’adresse ci-dessus, mais je vous demanderai de ne la communiquer à personne ; il faut agir prudemment pour la réussite de certains projets. En effet, si je n’ai pas encore trouvé ici ce que vous disiez, j’ai tout de même trouvé déjà quelque chose : l’affaire d’éditions peut être considérée presque comme une chose faite, si toutefois Chamuel veut bien accepter certaines conditions auxquelles je ne crois pas qu’il puisse opposer d’objections ; cela s’est fait sans que je l’aie cherché, et, ce qui est le plus fort, tout à côté de Jéhouda qui ne l’a jamais trouvé ! Pour les conditions auxquelles je viens de faire allusion, voici en gros de quoi il s’agit : la personne qui est disposée à fournir les capitaux (et qui, par une coïncidence encore bien curieuse, a le cygne dans ses armoiries !) tient : 1° à ce que l’édition des ouvrages ésotériques et orientaux constitue une affaire tout à fait autonome, indépendante des autres branches concernant la publication d’ouvrages d’un caractère différent, même si une partie du personnel était commune à ces différentes choses (ceci afin d’éviter que toutes sortes de gens, sous prétexte qu’ils auraient mis des fonds dans l’affaire, prétendent donner leur avis sur ce qu’il convient ou non de publier) ; 2° à ce qu’il y ait une séparation très nette entre la direction technique (qui serait naturellement confiée à Chamuel) et la direction administrative et financière pour laquelle elle a quelqu’un de tout à fait qualifié ; 3° à ce que j’examine moi-même tous les ouvrages à publier ; j’aurais d’ailleurs, à cet égard, toute liberté pour constituer une sorte de comité consultatif. Tâchez de parler de cela à Chamuel le plus habilement possible, mais sans lui montrer ma lettre (vous pourrez toujours dire que vous avez oublié de l’apporter) et sans lui donner mon adresse ; faites-lui bien comprendre qu’il s’agit cette fois de quelque chose de très sérieux ; au début de novembre, je pourrai le mettre en rapport avec la personne en question, qui sera à Paris à cette époque. Dès que vous l’aurez vu, vous serez bien aimable de m’écrire pour me rapporter ce qu’il aura dit ; encore une fois, faites attention de ne pas en dire trop, vous verrez bien suivant la façon dont il réagira ; il ne peut d’ailleurs pas s’étonner qu’on ne parle que prudemment des choses qui sont en train, puisque lui-même fait toujours ainsi.

Donc, à bientôt de vos nouvelles, et bien cordialement à vous.

René Guénon

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