Les Avenières, par Cruseilles (Haute-Savoie), 29 septembre 1929
Mon cher ami,
Votre lettre m’est arrivée hier matin, juste au moment où, en lisant quelque chose, je m’étais arrêté à un passage où il était question de l’“anti-soleil”, me demandant ce que cela pouvait être, car je n’avais encore jamais vu cette expression ; et voilà que précisément vous me parliez de cela ; il y a tout de même des coïncidences bien singulières !
Merci de votre prompte réponse et de vos indications sur le soleil de minuit que je vais transmettre à Charbonneau. Il en a besoin parce qu’il paraît que ce phénomène a servi à symboliser le Christ dans les pays septentrionaux, “la venue du Sauveur ayant éclairé la terre comme le soleil de minuit éclaire la nuit d’une douce lueur”. – Il y a d’autre part dans sa dernière lettre quelque chose dont j’avais oublié de vous parler : c’est à propos des prêtres et évêques templiers, qui auraient été plus particulièrement accusés de manichéisme, et dont il n’a pas été question du tout dans le n° du “Voile d’Isis” ; il a vu, mais il ne se rappelle plus où, qu’il y avait neuf évêques templiers, qui, dit-il, semblent avoir passé au travers les mailles du filet en 1307 ; auriez-vous quelques renseignements là-dessus ?
J’ai reçu hier les épreuves de mon article pour le n° d’octobre ; en même temps, Chacornac m’a envoyé deux nouvelles lettres de Devîmes, qui, comme la précédente que je vous ai montrée, sont terriblement confuses. Comme cela me concerne en grande partie (il a lu mon dernier livre), il va falloir que je me décide tout de même à écrire à ce brave homme, mais je ne sais pas trop quoi lui dire, car il y a peu d’espoir d’arriver à mettre un peu d’ordre dans ses idées. Il y a toute une histoire sur les Rois-Mages dans laquelle je ne comprends pas grand-chose ; puis il fait parler le Christ en arabe, je me demande pourquoi…
Naturellement, je ne savais pas la mort de Melle de Wolska ; je ne suis pas étonné qu’elle ait eu 85 ans ; mais c’est triste de mourir d’un cancer à cet âge-là !
Depuis que je vous ai écrit, j’ai découvert un véritable gisement d’“œufs de serpents” sur un des versants de la montagne, dans une sorte de ravin qui descend directement sur une localité appelée Saint-Blaise (vous savez la signification celtique de ce nom) ; tout cela est vraiment assez bizarre.
Votre songe aussi est bien singulier en effet ; je me demande à quoi cela peut se rapporter ; enfin, on verra bien…
Pour l’article que vous avez envoyé à Chacornac, soyez tranquille ; si on m’en parle, j’appuierai de mon mieux pour qu’il passe ; je crois d’ailleurs que tout le monde sera content de vous voir collaborer plus activement au “Voile d’Isis”. À ce propos, nous avons parlé ici de la question de revue ; on est d’avis que, si celle-là semble devoir bien marcher dans le sens voulu, il vaudra beaucoup mieux la soutenir que d’en fonder une nouvelle, ce qui est toujours bien hasardeux.
Pour les éditions, on est bien décidé à faire quelque chose, avec ou sans Chamuel ; mais j’aimerais mieux que ce soit avec lui, d’abord pour ne paraître lui prendre son idée, et aussi parce qu’il a, au point de vue technique, une expérience qui n’est pas négligeable. D’un autre côté, je ne connais pas l’éditeur de Jagot (je croyais qu’il ne faisait qu’un avec Jagot lui-même), mais le caractère des livres de celui-ci est une sérieuse objection ; précisément, on ne veut rien faire avec Chacornac pour éviter certains voisinages plus ou moins fâcheux. Il s’agirait d’ailleurs de quelque chose de plus qu’une simple collection, dont le cadre serait beaucoup trop étroit ; il y a en effet des projets divers, et notamment des traductions de certains textes orientaux. Les ouvrages de Marc Haven pourraient aller très bien, mais je doute fort que ceux de Jollivet-Castelot soient acceptables... Enfin, il faudra voir tout cela peu à peu ; espérons que tout s’arrangera pour le mieux. Je ne sais pas si vraiment nous allons entrer enfin dans une période plus favorable ; mais, en tout cas, je pense avoir trouvé un appui sérieux, et il faudrait savoir en profiter. – C’est déjà une très bonne chose que le futur associé de Chamuel ne veuille pas s’occuper de la partie ésotérique ; je redoutais de ce côté quelque ingérence qui aurait rendu la chose très difficile. – Je pense que tout se décidera au début de novembre ; peut-être vous l’ai-je déjà dit.
Bien cordialement à vous.
René Guénon