Paris, 7 septembre 1929
Mon cher ami,
Je viens seulement de terminer mon travail à l’instant, et je pars demain matin pour l’Alsace. Je n’ai pas pu aller jeudi chez Chamuel ; j’avais vraiment trop à faire.
Charbonneau est passé ici jeudi, mais j’étais sorti ; j’ai reçu une lettre de lui ce matin. Il me dit que votre renseignement relatif à la bécasse emblème de solitude est d’autant plus intéressant que ce rôle est partagé avec le râle des genêts que l’on confond assez souvent avec elle. Là-dessus, il a acheté une “Clef des Songes”, dite de Melle Lenormand, qui est sous forme de dictionnaire, mais le mot bécasse n’y figure pas.
Chose curieuse, en Chine, l’oiseau Hac, qui est la grue, est considéré comme “celui qui passe et ne revient pas” ; c’est tout à fait la même chose que ce que vous me disiez l’autre jour pour la bécasse.
Autre chose, dans le même ordre d’idées, qu’on m’a signalé dernièrement, et que j’ai communiqué également à Charbonneau : les comtes de Gruyères, en Suisse, avaient une grue dans leurs armes, et les ruines de leur château, qu’on dit dater du XIIIe siècle, sont situées sur une hauteur appelée Montsalvent ; ce nom est vraiment bien curieux.
Charbonneau connaît le “Bestiaire Divin”, et il l’a même cité souvent dans ses articles de “Regnabit” ; je ne m’en souvenais pas, peut-être parce qu’il a désigné l’auteur sous le nom de Guillaume de Normandie, tandis que vous m’avez donné Guillaume Le Clerc. Il ne vous en remercie pas moins d’avoir pensé à le lui signaler.
Je me dépêche, car j’ai encore bien des choses à préparer pour mon départ.
Bien cordialement à vous.
René Guénon