Blois, 24 septembre 1926
Mon cher ami,
J’ai bien reçu vos deux lettres ; la première m’est parvenue cette fois sans encombre, car nous étions déjà de retour ici à ce moment-là. Nous n’avons pu en effet nous absenter que huit jours ; depuis, j’ai des leçons, de sorte que nous ne rentrerons sans doute à Paris que vers le 10 octobre.
J’ai été plutôt surpris quand j’ai reçu le n° de la “Revue Bleue” contenant mon article sur les Mormons ; après plus de trois ans, je n’y comptais plus du tout. Ce qui est ridicule, c’est qu’on n’ait pas modifié le début : il y a beau temps que le “Lac Salé” n’est plus le dernier roman de Pierre Benoît ! Comme on vient d’en tirer une pièce, le changement aurait été bien facile à faire ; enfin, tant pis.
Merci pour l’article du “Tour du Monde” ; je serai content de le lire, mais ce n’est pas la peine de me l’envoyer, car j’ai beaucoup à faire ; vous me passerez cela quand vous viendrez nous voir.
Nous avons pu aller au château de Chinon avec Charbonneau ; j’en ai été très heureux, car je ne me représentais pas très bien la disposition des signes ; il n’y a que sur place qu’on peut s’en rendre compte. Ce pauvre Le Cour est encore plus malade que je ne l’aurai cru ; pour la fameuse inscription qu’il a découverte et traduite à sa façon (ou à celle du père Dujols), c’est tout simplement inimaginable ; je vous montrerai cela.
Merci d’avoir donné mon adresse à Warrain ; pour ce qui est de son groupe, ce que vous me dites ne m’engage guère à y entrer, car je crois bien que, tant que l’influence de Wirth et de Caslant y sera prédominante, il ne sera guère possible d’y faire quelque chose d’intéressant.
À propos de groupes, vous avez dû voir, à la fin du dernier n° du “Voile d’Isis”, la note que Mme de Grandprey a fait paraître pour annoncer la constitution du sien ; elle dit bien de s’adresser à elle, mais… elle a seulement oublié d’indiquer son adresse. Il me semble qu’elle aurait pu sans grande difficulté trouver un titre moins insignifiant que ce mot d’“Exèdre”, qui, en grec, désigne simplement une salle de conférences, un lieu de réunions quelconques.
Savez-vous que Marc Haven est mort le 31 août ? Je ne l’ai vu que ces jours derniers dans les journaux. Il n’avait que 57 ans ; je le croyais un peu plus âgé. Que de disparitions depuis quelque temps.
Michelet a-t-il pu retrouver la référence du passage d’Homère dont vous m’avez parlé ? Je suis persuadé en effet qu’Ogygie et Thulé sont, du moins à l’origine, deux îles différentes ; c’est la seconde qui devait être le centre principal, et je crois comme vous qu’on ne peut l’identifier à aucune terre connue actuellement.
Pour les “Annales des quatre Maîtres”, je suis bien de votre avis ; il y a certainement à ce titre une autre raison que leur rédaction, ou plutôt leur compilation, par quatre moines du XVIIe siècle.
Il est probable en effet que ce dont parle Guillaume d’Auvergne est bien la fameuse conjonction de Saturne et Jupiter dans les Poissons ; je n’y avais pas pensé. Merci de vos indications à ce sujet ; je les communiquerai à la personne que la question intéresse particulièrement.
J’ai encore un certain nombre d’exemplaires de la brochure de Charbonneau sur Chinon ; je pourrai donc vous en donner un pour votre ami Joron.
Toutes mes amitiés et à bientôt.
René Guénon