Blois, 12 septembre 1928
Mon cher ami,
Excusez-moi de n’avoir pas répondu plus tôt à votre lettre ; je n’ai pas encore fini de remettre à jour toute la correspondance que j’avais laissé s’accumuler depuis longtemps. J’ai toujours du travail, heureusement d’ailleurs, et voilà les vacances qui sont déjà près de leur fin ; dans moins de trois semaines, il faudra que nous rentrions à Paris ; le temps passe bien vite malgré tout.
Pour ce que vous me demandez au sujet du Thibet, l’Âdi-Buddha est au sommet de la hiérarchie, et les cinq Dhyâni-Buddhas (littéralement Buddhas de contemplation) sont ses émanations directes ; de chacun d’eux procède à son tour un Dhyâni-Bodhisattwa. Chaque Dhyâni-Bouddha et chaque Dhyâni-Bodhisattwa correspondent à une certaine période, dans laquelle ils se manifestent respectivement par un Mânushya-Buddha (Buddha humain, ou manifesté sous forme humaine) et un Mânushya-Bodhisattwa. Le Dhyâni-Buddha correspondant à la période actuelle est Amitâbha, et le Dhyâni-Bodhisattwa est Avalokitêshwara. Comme il y a aussi une correspondance avec différentes régions célestes, on pourrait sans doute envisager en effet des rapports avec les cinq Empereurs du Ciel ; mais les quatre Mahârâjas, régents des quatre points cardinaux, dont il est aussi question au Thibet, sont autre chose. Pour ces derniers, je ne pense pas non plus qu’on puisse les faire rentrer dans une hiérarchie “linéaire”, pour ainsi dire, avec les sept Rishis ; en un certain sens, ils seraient plutôt au-dessous de ceux-ci qu’au-dessus, mais ce serait peut-être un peu trop simplifier les choses que de les envisager de cette façon.
Je ne connais pas du tout cet ouvrage sur les Rois-Mages dont vous me parlez, ni même le nom de l’auteur ; est-ce quelque chose qui a paru récemment ? Je ne vois pas du tout non plus de quelle langue peut provenir ce nom de Kushilder, et, par suite, je ne peux rien dire de la signification qui lui est attribuée ; ce serait à examiner de plus près.
En regardant plus attentivement les dessins de la cheminée bizarrement sculptée que je vous ai montrée la dernière fois que vous êtes venu, je me suis rendu compte que les signes du haut sont tout simplement des chiffres mal faits, formant la date 1753 ; nous sommes loin de l’époque des Templiers ! Cela enlève à la chose beaucoup de son intérêt, et je crois bien qu’il ne faut pas y voir qu’une simple ornementation due à quelque maçon de campagne ; du reste, il y a beaucoup de motifs du même genre sur des meubles sculptés de ce temps-là, où sûrement il n’y a aucune intention symbolique.
Je ne sais rien au sujet du travail de Michelet, mais je suppose qu’il est toujours convenu qu’il doit paraître à la rentrée. Rien de Jéhouda depuis son dernier roman que j’ai reçu en juillet. – Est-ce pour ses affaires que Chamuel a des ennuis en ce moment ? Persiste-t-il quand même dans ses projets ?
Il paraît que Le Cour a fait un nouveau voyage en Crète ; que va-t-il encore en rapporter ?
Je n’ai pas pu me décider à bouger d’ici cette année ; le voyage en Touraine m’aurait été vraiment trop pénible. Je ne verrai donc pas Charbonneau, quoiqu’il m’ait écrit qu’il pensait bien que j’irais à Loudun. – Quant à M. Florance, je ne l’ai pas encore vu, mais je dois y aller un de ces jours ; j’attends quelqu’un qui va rentrer à Blois ces jours-ci et avec qui j’irai chez lui ; je pense donc cette fois avoir le “Gui”, et je vous le prêterai.
Nous sommes tout à fait au calme ici ; au début, ma tante s’y trouvait mieux qu’à Paris, mais, depuis, elle a été de nouveau assez fatiguée. Françoise est encore chez sa mère, qui va nous la ramener dimanche prochain.
Voudriez-vous nous rendre un petit service ? Ce serait de vous informer pour savoir si au gaz on recommence à installer les radiateurs gratuitement, car il va falloir que nous nous occupions de cela dès notre retour.
Bien cordialement à vous.
René Guénon