Blois, 18 septembre 1925, 74, rue du Foix
Mon cher ami,
Votre lettre du 9 septembre, au lieu de m’être renvoyée à Loudun (Vienne) où nous étions alors, a été à Vienne (Isère), d’où elle a tout de même fini par revenir ici, avec beaucoup de retard naturellement. Le service postal est vraiment bien fait ! À ce propos, Charbonneau m’a dit que vous n’aviez jamais eu la lettre par laquelle il vous avait tout de suite accusé réception de votre cliché ; il a été tout surpris quand vous lui avez écrit ensuite pour lui demander s’il l’avait. Nous aussi, nous avons eu plusieurs lettres qui se sont perdues depuis que nous sommes ici.
Le cliché vous a été renvoyé la semaine dernière ; sans doute l’avez-vous maintenant. Charbonneau a dû d’ailleurs vous écrire en même temps ; la photographie est assez nette malgré tout, et il va pouvoir s’en servir ; il m’en a donné une épreuve. – J’ai vu avec lui des choses très curieuses, notamment à l’ancien monastère des Carmes de Loudun ; je vous reparlerai de cela. Son travail sur les symboles du Christ est en train, mais ce sera long : il a des matériaux pour plus de cent chapitres, se rapportant à autant de symboles différents. À ce sujet, je lui ai signalé, parmi les symboles numériques, le 888 qu’il ne connaissait pas ; mais y a-t-il d’autres sources à indiquer pour les Livres sybillins ? J’ai pensé que vous pourriez sûrement nous renseigner là-dessus.
Autre chose : Charbonneau voudrait avoir un tableau des principaux signes alchimiques, et il ne sait pas dans quel ouvrage il pourrait en trouver un. J’ai bien vu quelque chose de ce genre, mais je suis incapable de me rappeler où.
Encore un renseignement : connaissez-vous le nom vulgaire de l’arbrisseau appelé “agnus castus” ?
Je sais bien que Le Cour est en relations avec Paray-le-Monial, et c’est pourquoi il veut trouver partout Aor et Agni, même dans le nom de Pythagore ! Mais il est surtout sous l’influence du père Dujols ; il semble même que celui-ci l’emploie comme informateur et l’envoie de côté et d’autre pour qu’il lui rapporte des renseignements ; c’est du moins ce que pense Charbonneau, et je crois bien qu’il a raison. – Je n’ai pas vu l’article sur l’Atlantide, mais j’en ai vu un autre de Le Cour, sur le Mercure gaulois, paru également dans le “Mercure de France”, n° du 1er août, et dans lequel il y a aussi bien des choses fantaisistes. Il est vrai qu’il y a, dans ce même n° du 1er août, quelque chose qui est encore mieux en fait d’extravagances linguistiques : c’est un article sur les Étrusques, signé Gabriel Arthaud (un nom que je ne connaissais pas du tout) ; si par hasard cela vous tombe sous la main, lisez-le, vous aurez de quoi vous amuser.
On m’avait déjà écrit dernièrement que Nicoullaud était mort, mais je ne savais pas de quoi. – Savez-vous qui est Pierre Colmet, qui écrit également dans la “Revue Internationale des Sociétés Secrètes”, et qui y a fait, paraît-il, l’article nécrologique sur Nicoullaud ? On me demande si j’ai des renseignements sur ce personnage, mais je ne le connais pas du tout.
Le volume de P. Wieger à 30 f., cela me paraît un peu cher ; ne serait-ce pas Geuthner qui profite de ce qu’il est momentanément épuisé pour le faire à un pareil prix ?
Moi non plus, je n’ai pas encore vu le compte rendu de Wirth ; je vais tâcher de l’avoir.
Les renseignements que vous me donnez à propos de Luz sont très intéressants ; il est certain que le rapport avec l’Agarttha est tout à fait frappant. Les différentes modifications de la racine luz n’ont rien d’invraisemblable, et le sens primitif “caché”, etc., conviendrait parfaitement. Ce qui est curieux aussi, c’est que le mot cœlum, en latin, paraît avoir la même dérivation : la forme correcte, d’après Varron, est en effet caelum, de caelare, devenu plus tard celare, “cacher”. Il faudra que nous reparlions de tout cela1.
Quant à la vraie signification du mot hébreu qu’on traduit par “saphir”, je vous avoue que je ne sais trop ce qu’il faut en penser, d’autant plus que, actuellement, je ne me rappelle pas quel est ce mot ; ce serait à voir de plus près. – En tout cas, la couleur bleue est celle du ciel, et on dit dans l’Inde que cette couleur du ciel est le reflet de celle d’une des faces du Méru ; il y a encore là un rapprochement assez remarquable.
J’espérais compléter mon travail sur le “Roi du Monde” pendant les vacances, mais je n’ai pas pu en trouver le temps ; je voudrais pourtant bien que cela ne tarde pas trop à être prêt.
Merci de vos timbres, que je n’avais pas.
Nous rentrerons probablement à Paris le 3 octobre.
À bientôt donc sans doute, et bien cordialement à vous.
René Guénon
- 1. Il faut noter aussi que Varuna (Ouranos) vient de la racine var, qui signifie “couvrir”. ↑