Le Corpus minskois de René Guénon

Blois, 28 septembre 1924

Mon cher ami,

J’ai bien reçu vos deux lettres, et je commence par répondre à la seconde. – Je n’ai pas eu le temps de m’occuper de l’article sur Barlet avant de quitter Paris, et, depuis, je dois vous avouer que je n’y pensais plus du tout. Du reste, je n’ai pas ici les renseignements nécessaires, malheureusement, car nous ne pourrons rentrer que le 7 ou le 8 octobre, et je me demande s’il sera encore temps de faire quelque chose après cette date ; vous serez bien aimable de me le dire. – Blanchard est-il enfin arrivé à faire ce qu’il avait promis ?

Je suis curieux de voir le compte rendu de Delobel. – Il paraît que, dans un des derniers nos du “Voile d’Isis”, on a signalé mon étude sur Dante ; je voudrais bien savoir en quels termes.

Je me demande ce que sera la conférence de Sédir sur “Europe et Asie” ; sans doute ne pourra-t-il se dispenser encore de quelque attaque contre l’Orient. – À ce propos, j’ai lu aussi l’article de Massis dans le “Journal Littéraire”, mais je ne savais pas qu’il se trouvait dans le même n° que celui de Vulliaud, car on m’a envoyé les deux coupures séparément. Ce que je ne peux pas comprendre, c’est qu’il y a des gens qui s’entêtent à confondre les doctrines orientales avec les élucubrations de Keyserling et autres Allemands ; Massis est dans ce cas. – Faites-moi penser, quand je vous verrai, à vous parler des “Cahiers du Mois”.

Depuis que je vous ai écrit, j’ai reçu une lettre de Mikulski ; il doit être en ce moment à Varsovie ; il se plaint d’être accablé de travail.

J’ai oublié de vous dire que Gastin m’a envoyé un journal contenant de longues explications sur ses démêlés avec Meyer ; peut-être l’avez-vous reçu également.

J’ai lu les livres d’Onffroy de Thoron il y a bien longtemps ; autant que je m’en souviens, il y a là-dedans des rapprochements très curieux, mais aussi d’autres qui semblent un peu forcés.

Klitos (de κλινω) signifie “incliné”, et, comme substantif, tout ce qui est incliné, d’où le sens de “pente” et, par extension, celui de “colline” ; quelquefois aussi “côté”, et par suite “région” ; mais je ne sais si le sens de “côté descendant” et de “couchant” est attribué plus spécialement à ce mot. – Quant à didumos, je ne trouve pas d’autres significations que “double” et “jumeau” ; je ne vois pas trop comment le même mot pourrait arriver à signifier “parfait”. À vrai dire, je me méfie un peu de Ledrain ; justifie-t-il du moins son interprétation ?

Nous reparlerons du livre d’Ossendowski, que je n’ai pas eu encore le temps de lire en entier ; mais j’ai pu voir que ce qu’il rapporte concorde avec ce que dit Saint-Yves même sur des points de détail. Je ne sais pas au juste ce qu’il y a dans Swedenborg ; pour Catherine Emmerich, il est certain qu’il y a des rapprochements très nets, mais il est probable que Saint-Yves connaissait ses écrits. Au contraire, Ossendowski ignore tout de l’ésotérisme, et il ne fait que raconter ce qu’il a vu et entendu dire ; c’est ce qui donne une importance particulière à son témoignage. – Ce qui appartient en propre à Saint-Yves, c’est la dénomination d’“Église brâhmanique”, qui n’est pas des plus heureuses.

Aztlan veut-il dire “pays blanc” ? Je ne sais plus où j’ai vu le même mot traduit par “terre au milieu des eaux”. Il faudrait d’ailleurs réunir les deux sens pour avoir l’équivalent exact du Shwêta-Dwîpa sanscrit. – Le signe du héron blanc est curieux, car il se retrouve parmi les anciens symboles du Christ.

Je me demande si la décomposition de Pamir en Pa-Mer n’est pas un peu fantaisiste ; en tout cas, cela n’indiquerait qu’une des positions du Mérou, et il faudrait voir à quelle période elle correspond. Il est exact, d’autre part, que le Mérou est aussi appelé Sumérou, mais je ne vois pas bien quel rapport la particule su, en sanscrit, peut avoir avec le Nord.

Il pourrait être intéressant de comparer les différentes listes des avatâras, qui doivent arriver à concorder, et qui correspondent sans doute à des subdivisions cycliques établies de façons différentes. – Bien entendu, je ne crois pas du tout à l’origine moderne de la liste habituelle des dix avatâras.

Quant à la Balance, c’est le signe du jugement ; or le commencement d’un cycle doit être analogue à sa fin, et d’ailleurs il coïncide avec la fin du cycle antécédent ; cela pourrait justifier la tradition kabbalistique qui place la création au début de l’automne. – Nous aurons à reparler de tout cela.

À bientôt, mon cher ami, et bien cordialement à vous.

René Guénon

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