Le Corpus minskois de René Guénon

Chiché (Deux-Sèvres), 6 septembre 1924

Mon cher ami,

Je pensais déjà à vous écrire quand j’ai reçu votre lettre ; mais, le lendemain du jour où elle m’est parvenue, nous étions appelés par télégramme auprès de ma belle-mère qui était très mal ; son état s’étant amélioré au bout de quelques jours, nous faisons maintenant une tournée dans la famille, et nous pensons rentrer à Blois vers le 15 septembre, et à Paris dans les premiers jours d’octobre.

Merci d’avoir cherché la géographie du Gers ; la personne qui nous l’avait demandé n’en a plus besoin maintenant ; ne cherchez donc pas davantage.

Peut-être avez-vous l’article de Daudet sur “Orient et Occident” ; sinon, je vous le montrerai quand nous nous reverrons.

Tâchez donc de vous procurer les “Nouvelles littéraires” du 26 juillet ; il y a là un article, récit d’un entretien avec Ossendowski, accompagné de portraits qui vous amuseront... À ce propos, il faut que je vous signale qu’il y a dans le livre d’Ossendowski, “Bêtes, hommes et dieux”, des choses très curieuses sur l’Agarttha (il écrit Agharti) ; on ne pourra plus prétendre que Saint-Yves avait tout inventé.

On m’a envoyé dernièrement un petit article de Vulliaud sur Fabre d’Olivet, paru dans le “Journal Littéraire”, et qui est fort méchant ; cela me paraît vraiment inexplicable. – J’avais emporté l’ouvrage de Vulliaud, mais je n’ai encore pas pu en commencer la lecture ; je venais tout juste de finir de mettre au net mon travail sur le Védânta quand nous avons dû quitter Blois.

Nous étions à Loudun ces jours derniers, et nous avons pu cette fois voir Charbonneau ; je vous en reparlerai.

Toute cette histoire des Toltèques orientaux et occidentaux me paraît bien difficile à débrouiller. Le Tezcatlipoca toltèque n’est-il pas identique au Huitzilipochtli des Aztèques ? (J’écris le nom approximativement, j’en ai vu des transcriptions très dissemblables).

Il me paraît peu vraisemblable que Thulé dérive réellement de Theos-Helios ; c’est là une interprétation plutôt qu’une étymologie. Cette Thulé ou Tula doit être la même chose que le Shwêta-Dwîpa (l’île blanche) des traditions hindoues. D’autre part, en sanscrit, Tulâ est le nom du signe zodiacal de la Balance ; mais ce qu’il y a de plus singulier, c’est qu’on dit en Chine qu’il y a eu une époque où la Grande Ourse s’appelait la Balance ; que faut-il conclure de tout cela ?

Nous avons déjà parlé du sanglier de Calydon, tué par Hercule si je ne me trompe. Par contre, chez les Phrygiens, c’est Atys qui est tué par un sanglier. – Il faut croire, en tout cas, que le rôle symbolique du sanglier est particulièrement important, puisque c’est lui qui, dans l’Inde, donne son nom au Kalpa actuel, appelé Shrî-Shwêta-Varâha-Kalpa. Il est même assez curieux que ce soit la troisième manifestation de Vishnu, plutôt que la première, qui caractérise ainsi tout l’ensemble du cycle.

Je me demande s’il y a un rapport bien direct entre Quetzalcohuatl et Yama ; pour le premier, il me semble que le sens primordial de son nom est celui qui réunit l’oiseau et le serpent. Quant à Yama, il est représenté comme le frère jumeau de Manu, ce qui veut dire qu’il s’agit d’un dédoublement d’un même principe considéré dans deux fonctions différentes. Parfois, ces deux fonctions sont simplement rapportées à une même entité symbolique : ainsi, chez les Grecs, Minos est à la fois le législateur des vivants et le juge des morts.

Je ne sais pas au juste quelle est la signification du mot grec Klitos ; il faudra que je recherche cela.

Le passage de Goulianoff sur le sens du mot Kabbalah est assez curieux ; mais je ne crois pas que les deux significations s’excluent, car, la racine étant la même, il s’agit de mots qui se tiennent d’assez près, et leurs diverses acceptions doivent aussi être liées les unes aux autres ; sans doute, il n’est pas toujours facile de retrouver le rattachement, mais ce n’est pas une raison pour qu’il n’ait pas existé à l’origine.

Avez-vous vu cette nouvelle d’après laquelle on aurait découvert dans le Pacifique, non loin de l’isthme de Panama, une île où se trouveraient des restes d’une civilisation disparue ? Qu’y a-t-il de vrai là-dedans ?

Nos meilleures amitiés.

René Guénon

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