Le Corpus minskois de René Guénon

Blois, 1er mars 1919

Mon cher ami,

Me voilà de nouveau souffrant : un violent mal de gorge m’a forcé à m’arrêter depuis huit jours, complètement cette fois ; enfin, cela va mieux maintenant. On recommence en effet à parler beaucoup de la grippe ; espérons qu’elle vous épargnera.

Pensez-vous être bientôt démobilisé ? Il me semble que cela ne devrait plus beaucoup tarder.

Je ne demande pas mieux que de mettre des collections de la “Gnose” en dépôt chez Chacornac ; comme vous le savez, nous les vendions 20 f., et il me semble qu’il pourrait même les vendre un peu plus cher en disant que c’est presque épuisé ; en tout cas, je les lui laisserais à 15 f. S’il les achetait tout à fait au lieu de les prendre seulement en dépôt, je pourrai lui faire une plus grande différence, surtout s’il voulait prendre le tout ; tâchez donc de l’y décider. Pour les ouvrages de Matgioi, je ne dois plus avoir qu’une seule “Voie Métaphysique”, mais j’ai encore quelques exemplaires de la “Voie Rationnelle” et des “Enseignements secrets” ; il me semble que le mieux serait qu’il les prenne d’une façon ferme, d’autant plus que la quantité n’est pas telle qu’il puisse en être embarrassé. J’ai aussi un stock de brochures diverses, mais je ne sais pas ce qu’il y a au juste ; il faudra voir cela à Pâques. – J’oubliais de vous dire qu’il y a en tout environ une centaine de collections complètes de la “Gnose”, peut-être un peu plus.

Je vous donnerai très volontiers une des épées comme vous me le demandez.

Qu’est-ce donc que cette histoire de Nobili dont vous me parlez ? Je n’ai aucun souvenir de cela ; vous pourrez me le raconter dans votre prochaine lettre.

Voici l’adresse d’un libraire à qui vous pourrez écrire (en anglais, bien entendu, car je ne pense pas qu’il sache le français) :

Mr M. K. Kale,
Nirnaysagar Press,
Bombay

Moi non plus, je ne connais pas beaucoup Sage, pas suffisamment pour vous donner des renseignements précis sur son compte. N’a-t-il pas été avec Jollivet-Castelot ? Il me semble me rappeler qu’il était anti-spirite, ce qui est assurément une bonne note ; mais ce qu’il vous a raconté sur le Védânta ne paraît guère exact. En réalité, il n’y a pas de “systèmes” (il faut laisser cela à la philosophie occidentale), il y a seulement des points de vue différents, et qui ne sont pas forcément inconciliables ; mais cela ne veut pas du tout dire que chacun puisse interpréter les choses à sa façon, comme dans le protestantisme ; du reste, comment pourrait-il, dans de semblables conditions, y avoir une tradition régulière ? Vraiment, cela ne tient pas debout.

Vous avez sans doute appris la mort de Téder et son remplacement par l’illustre Bricaud ; c’était bien la peine de combattre Boullan comme l’a fait autrefois Papus, pour en arriver à avoir comme successeur le représentant direct et authentique dudit Boullan ! Il fallait que tout cela finisse de cette façon ridicule ; c’est tout de même dommage que la “France Antimaçonnique” ne paraisse plus...

Quand vous aurez revu Chacornac, vous serez bien aimable de me faire savoir ce qu’il vous aura dit.

Nos meilleures amitiés.

René Guénon

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