Le Corpus minskois de René Guénon

Blois, 22 décembre 1918

Mon cher ami,

J’ai vu avec peine, par votre dernière lettre, que vous étiez toujours souffrant, et que surtout vous aviez toujours beaucoup d’ennuis ; croyez que je vous plains bien sincèrement. Enfin, maintenant que la guerre est terminée, bien des choses vont sans doute pouvoir s’arranger. Il me semble que, si vous étiez démobilisé et si vous pouviez reprendre vos occupations habituelles, ce serait déjà pour vous une grande amélioration, d’autant plus que votre travail actuel ne paraît pas vous intéresser beaucoup.

Je ne me rappelais plus vous avoir parlé de Deussen ; voici l’histoire en quelques mots. Quand il est allé dans l’Inde, il avait transformé son nom en Dêvasêna, et il portait le costume hindou. Pour vous représenter comment cela devait lui aller, il faut vous dire que c’est le type complet du Boche, d’une obésité remarquable, avec un teint rouge et une figure des plus vulgaires. Il s’en allait d’une ville dans l’autre avec la prétention d’enseigner aux Brâhmanes la doctrine de Shankarâchârya, que, d’après lui, ils ne comprenaient pas, et qu’il interprétait d’après les idées de Schopenhauer ! On l’écoutait poliment, mais vous pouvez supposer ce qu’on en pensait au fond.

Je n’ai jamais eu l’occasion de lire l’ouvrage du dit “Shri Dêvasêna” sur le Védânta ; je ne savais d’ailleurs pas qu’il avait été traduit en anglais, mais j’en ai entendu parler suffisamment. Il ne voit qu’un certain côté du Védânta, et encore il le dénature, peut-être involontairement, car je ne crois pas que sa mentalité lui permette de le comprendre vraiment. En somme, il fait comme ont fait plus ou moins tous les Boches qui se sont occupés des doctrines orientales (et malheureusement, en Europe, personne en dehors d’eux ne s’en est jamais occupé bien sérieusement) : ces gens-là veulent à toute force y retrouver quelque chose d’analogue aux idées de leurs propres philosophes, et c’est là ce qui fausse toutes leurs interprétations. Ils sont tout à fait incapables de se placer à un autre point de vue, et même d’admettre que d’autres s’y soient placés. Du reste, d’une façon plus générale, les Européens ont beaucoup de peine à comprendre que le point de vue des doctrines orientales diffère entièrement des points de vue philosophiques, religieux, etc., de l’Occident.

Il y a assurément une grande ressemblance entre les mots “Druide” et “Dravidien” ; mais y a-t-il plus que cela ? Une communauté d’origine me paraît assez douteuse, d’autant plus que les Dravidiens descendent probablement d’une race qui était dans l’Inde bien avant les Hindous ; eux-mêmes ne sont devenus “hindous” que par adoption de la tradition de ceux-ci (puisque ce nom implique seulement la communauté de tradition, et non de race), et les langues qu’ils parlent encore actuellement n’ont aucun rapport avec le sanscrit.

Mme de Chauvigny nous écrit que vous allez souvent la voir. Nous pensons toujours, à moins d’empêchements imprévus, aller à Paris aux vacances de Pâques. J’ai toujours les ouvrages de Matgioi et celui de l’abbé Gombault, et, si vous désirez les acquérir, je pourrai vous les remettre à ce moment-là, car je les ai laissés à Paris.

Nos meilleures amitiés

René Guénon

À part quelques rhumes, nous n’allons pas trop mal maintenant ; nos grippes n’ont pas eu de suites fâcheuses. – La reprise des classes n’a eu lieu ici que le 15 novembre ; il y avait alors quatre professeurs malades, ce qui a valu aux autres un supplément de travail.

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