Sétif, 2 janvier 1918
Mon cher ami,
J’ai bien été peiné d’apprendre que vous aviez été si souffrant et que vous n’étiez pas encore rétabli. Mme de Chauvigny nous avait écrit que vous aviez été à l’hôpital, mais nous ne savions pas ce que vous aviez eu. Vous ferez bien de continuer à vous soigner, et surtout de ne pas vous fatiguer, si c’est possible, tant que vous serez dans cet état. Avez-vous beaucoup de travail à votre bureau, et ce travail est-il difficile ou absorbant ?
Pour moi, j’ai plus à faire ici que je n’avais à Saint-Germain l’an dernier, car on manque de professeurs, ce qui est d’autant plus étonnant que le collège est important et compte près de 400 élèves. Je suis donc obligé, du moins pour le moment, de faire, en plus de ma classe de philosophie, le français en première et le latin en première et en seconde, ce qui n’a rien de très amusant ni de très intéressant, d’autant plus que j’ai des tas de devoirs à corriger, ce qui ne me laisse pas le temps de travailler pour moi. Seulement, je n’ai plus la fatigue des voyages quotidiens ; nous habitons tout près du collège. Il y a aussi un autre avantage : c’est que le poste auquel j’ai été nommé était vacant d’une façon définitive, de sorte que je n’ai plus à craindre un changement qui peut arriver d’un moment à l’autre quand on remplace un mobilisé, comme c’était mon cas l’année dernière.
Mme de Chauvigny a dû vous dire que je n’avais été avisé que très tard, dix jours seulement avant la rentrée ; j’ai dû retourner immédiatement à Paris, et je n’ai été nommé ici que le 29 septembre ; la rentrée était le 2 octobre, mais je n’ai pu prendre possession de mon poste que le 20, après un voyage long et fatigant, mais qui s’est passé sans incidents fâcheux.
Le climat de Sétif est un des plus sains d’Algérie, mais il est loin d’être chaud : nous sommes à 1200 m. d’altitude, et nous avons dans notre voisinage deux chaînes de montagnes, dont l’une nous sépare de la côte et l’autre du désert. Nous avons eu déjà de la neige plusieurs fois, et, ces jours derniers, il a fait un froid comme on n’en avait pas vu depuis des années, paraît-il ; il y a eu de la neige même à Alger. Ce n’est pas de chance, après l’hiver si rigoureux que nous avons eu en France l’an dernier. Je suis souvent enrhumé, mais, comme il ne fait pas humide, je souffre beaucoup moins de mes rhumatismes qu’à Paris.
J’ai lu les deux premiers volumes de la traduction des Védânta-Sûtras, c’est-à-dire la partie qui contient les commentaires de Shankarâchârya, et j’avais commencé le troisième volume, concernant le commentaire de Râmânuja ; mais j’ai dû le rendre avant mon départ sans avoir pu l’achever. Toutes ces traductions me font toujours l’impression d’avoir été faites par des gens qui n’ont pas compris la véritable portée de ce dont il s’agit ; de là l’emploi de mots qui ne sont nullement équivalents aux termes sanscrits et qui n’en rendent pas du tout le sens. On a surtout le grand tort de vouloir voir dans tout cela l’analogue d’une “philosophie” au sens occidental du mot. À part cela, on sent très bien que Thibaut a une prévention contre Shankarâchârya et qu’il veut trouver entre lui et Râmânuja plus d’opposition qu’il n’en existe en réalité ; il va même jusqu’à vouloir établir une discordance entre la doctrine des Védânta-Sûtras et celle des Upanishads : là comme chez Max Müller, c’est toujours l’abus de la fameuse méthode “historique”.
Je n’ai pas souvenir d’avoir vu chez M. de la Rive l’ouvrage de Pike dont vous me parlez ; si Wirth croit le lui avoir prêté, il devrait écrire à ce sujet à Mme de la Rive. Si j’avais été encore à Paris, je me serais chargé très volontiers de la commission, mais il ne m’est pas possible de le faire d’ici.
Ma femme vous envoie ses compliments, et moi, mon cher ami, je vous serre cordialement la main, en souhaitant que votre santé se rétablisse promptement.
René Guénon