Le Corpus minskois de René Guénon

Blois, 8 avril 1917

Mon cher ami,

Excusez-moi d’avoir été si longtemps sans répondre à votre dernière lettre ; la cause en est aux tristes circonstances par lesquelles nous venons de passer. Ma mère a été frappée d’une congestion cérébrale qui l’a emportée en quelques heures, il y a juste un mois maintenant ; elle est tombée dans sa chambre et est morte la nuit suivante sans avoir repris connaissance. Avec les difficultés actuelles des communications, nous n’avons même pas pu arriver à temps.

Depuis ce moment, j’ai eu naturellement à m’occuper de beaucoup de choses, et ces vacances de Pâques, au lieu d’être un repos, ont été plutôt une fatigue encore. De plus, je craignais toujours de recevoir une convocation pour la nouvelle révision, ce qui m’aurait obligé à retourner à Paris tout exprès ; enfin, je n’ai encore entendu parler de rien, et j’espère maintenant que cela n’aura lieu pour moi qu’après notre rentrée à Paris, qui sera jeudi prochain. Ici, c’est déjà terminé, mais à Paris il paraît que cela durera au moins jusqu’à la fin d’avril. Cette révision n’est pas très inquiétante pour moi, car, même si j’étais pris pour l’auxiliaire, je devrais être mis en sursis d’appel indéfini à cause de ma situation.

Et vous, craignez-vous toujours un départ pour la zone des armées comme vous me le disiez dans votre lettre ? Il est bien ennuyeux en effet de ne jamais savoir sur quoi compter.

J’aime à croire que Madame Genty est maintenant complètement rétablie, ainsi que votre belle-sœur. Le temps, malheureusement, est encore bien froid, et on a de la peine à se remettre ; pour ma part, je ne peux pas arriver à me débarrasser complètement des suites de la grippe.

Merci de l’enveloppe que vous m’avez envoyée ; je ne l’avais pas en effet ; j’avais seulement des enveloppes de l’Inde ayant passé par la censure anglaise, mais non par la censure militaire.

La concordance des Upanishads de Jacob est faite très consciencieusement et facilite beaucoup les recherches. Naturellement, ce n’est qu’une sorte de dictionnaire, sans aucun essai d’interprétation, et cela vaut peut-être mieux ; mais on ne peut pas savoir, d’après cela, ce que l’auteur pourrait faire comme traduction, et je n’ai pas vu autre chose de lui.

Je ne suis pas si surpris que vous que Sédir ait pris la mère Blavatsky au sérieux ; qu’est-ce qui vous fait penser qu’il aurait pu savoir ce qu’il y avait d’hindou et de thibétain dans ses histoires ? Je suis bien persuadé du contraire, et, quant à Decrespe, il est regrettable qu’il soit mort si tôt, car il avait de réelles aptitudes et aurait pu faire des choses intéressantes, mais, comme connaissances effectives au point de vue oriental, il n’a jamais eu l’occasion d’en acquérir beaucoup. – Quant à ce titre de Mahâtmâs qui serait porté par certains chefs de l’école Yogachâra, je n’ai jamais entendu parler de rien de semblable.

Pour ce qui est de la dénomination d’“Église Brâhmanique”, elle n’a jamais été employée dans l’Inde que par les adhérents du Brahma-Samâj et des autres organisations similaires, et cela pour une raison facile à comprendre, car ces gens avaient tout intérêt à provoquer une confusion entre le point de vue de la tradition hindoue et celui des religions occidentales. Aussi, je pense que Saint-Yves a eu tort de se servir de cette même dénomination, et je ne sais pas pourquoi il l’a fait, car ce ne doit certainement pas être pour la même raison ; qu’en pensez-vous ?

À bientôt de vos nouvelles, et nos meilleurs amitiés.

René Guénon

Recherche

Si vous souhaitez devenir mécène afin que
la traduction de ce texte paraisse plus tôt dans le corpus —
écrivez à l’éditeur par courriel
ou via Telegram.

Signaler une correction