Blois, 27 décembre 1916
Mon cher ami,
Je vous remercie du petit billet que vous m’avez envoyé, et que je n’avais pas ; tout ce que vous pourrez trouver en ce genre me fera toujours grand plaisir. Excusez-moi de ne pas vous en avoir accusé réception plus tôt ; comme je vous l’ai déjà dit, mes fonctions ne me laissent pas beaucoup de temps libre. Enfin, me voici en vacances pour une dizaine de jours, et je vous assure que je n’en suis pas fâché ; je commençais à éprouver le besoin d’un peu de repos, et ce qui m’est le plus agréable, c’est de pouvoir être quelques jours sans circuler en chemin de fer ; ces trajets continuels sont certainement ce qui me fatigue le plus.
Je ne connais que de nom l’ouvrage de Gough ; je ne peux donc rien vous en dire. Il est bien certain que tout ce qui se rapporte au Védânta est entièrement basé sur les Upanishads ; le nom même de Védânta n’aurait pas de sens s’il en était autrement.
Je ne connais Sâyana que comme commentateur des Upanishads ; je ne sais donc pas ce qu’est l’ouvrage dont vous me parlez, mais il doit certainement être intéressant.
J’ai commencé à lire la traduction des Védânta-Sûtras par Thibaut ; d’après quelques passages que j’ai pu comparer avec le texte, elle me paraît très littérale, peut-être même un peu trop. Il y a chez Thibaut une partialité assez marquée en faveur de l’interprétation de Râmânuja ; cela est peut-être dû à certaines influences “vaishnavas”, et en particulier à celle du Pandit Râma Mishra Shâstrin, dont il invoque volontiers le témoignage. Cependant, tout en voulant donner raison à Râmânuja en ce qui concerne le sens des Sûtras, il est forcé de reconnaître que la doctrine de Shankarâchârya est plus conforme aux Upanishads ; alors ?…
Je n’ai jamais lu l’“Histoire des Religions de l’Inde” de Barth ; ce que vous m’en rapportez au sujet de la différence des Shaivas et des Vaishnavas est bien, comme vous le dites, exactement le contraire de ce qui existe. Par contre, il a certainement raison en ce qui concerne l’antiquité de ces deux branches, bien que la plupart des orientalistes soient d’un avis contraire, ce qui ne peut s’expliquer que par l’importance très exagérée qu’ils accordent au Bouddhisme, à tous les points de vue, dans l’histoire de l’Inde.
Il est certain qu’il y a une influence “shaiva” très visible dans le Mahâyana (notamment en ce qui concerne l’emploi du symbole du troisième œil) ; mais jusqu’à quel point ce soi-disant “Bouddhisme du Nord” peut-il être regardé comme étant vraiment du Bouddhisme ? – Certains pensent qu’on peut aussi y trouver des influences grecques, mais cela me paraît douteux, d’autant plus que je n’ai jamais pu obtenir de précisions à l’appui de cette assertion un peu vague. Je sais seulement qu’on croit trouver des analogies entre la doctrine du Yogachâra et certaines formes du Gnosticisme ; mais le Gnosticisme lui-même est loin d’être purement grec !
La doctrine des Sikhs est un mélange des doctrines hindoue et musulmane, ou, si vous voulez, un essai de conciliation des deux, tenté d’ailleurs sur un terrain qui n’est pas celui où une telle conciliation serait en effet possible ; mais, bien entendu, les Sikhs ne sont pas plus hindous que musulmans.
Le chef de l’école de Shankarâchârya porte bien le titre de “Jagadguru”, qu’on peut traduire par “Guru du Monde” ; mais je ne pourrais pas dire à quoi se rattache ce dont parle Barth ; si j’ai quelques renseignements là-dessus un jour ou l’autre, je vous les communiquerai.
Vous avez sans doute vu dans les journaux la récente manifestation du trop fameux Krummheller, qualifié de “colonel mexicain” pour la circonstance ; c’est plutôt comique, mais il faut reconnaître que les Boches savent bien utiliser leur personnel.
Avec nos vœux pour l’année qui va commencer, recevez, cher ami, notre meilleur souvenir.
René Guénon