1938
– Dans Atlantis (n° de mars), M. paul le cour, continuant ses études de « symbolique » suivant ses conceptions très spéciales, s’occupe des métaux, et plus particulièrement du bronze, de l’or et de l’énigmatique « orichalque » ; entre autres curiosités, il a découvert cette fois que « Michael » est l’anagramme approximatif d’« alchimiste », et qu’il y a aussi un rapport du même genre entre le « dragon » et le nœud « gordien » ! Un article d’un de ses collaborateurs, Dioscures et Kabires, ne le cède guère aux siens en fantaisie ni en confusion ; il mêle deux questions tout à fait distinctes, et dont chacune est pourtant, en elle-même, déjà bien assez difficile à élucider… – Dans le numéro de mai, il s’agit des végétaux, et surtout des arbres symboliques, ou plutôt de quelques-uns d’entre eux ; n’oublions pas de noter, pour la collection des étymologies fantastiques, celle qui fait dériver le mot « énergie » d’Aor-Agni, et aussi le nom de Vishnu rapproché de celui du gui ! – Enfin, dans le numéro de juillet, nous passons aux symboles animaux, dont M. paul le cour affirme l’origine marine ; cela est vrai pour ceux dont il parle, mais il y en a une multitude d’autres dont il ne dit rien et pour lesquels une telle origine n’est aucunement soutenable. Nous retrouvons ici l’obsession du « poulpe », qu’il croit voir dans les figurations les plus variées, fût-ce une étoile ou une roue à huit rayons, et les fantaisies sur la « pulpe », la chair appelée en grec sarx, et… la mer des Sargasses. Il croit aussi que le mot anguis se rapporte à l’anguille, alors qu’il est en latin le nom du serpent en général, et que l’anguille elle-même n’a été appelée ainsi que parce qu’elle a la forme d’un anguis, c’est-à-dire d’un serpent ; mais, évidemment, cette explication est beaucoup trop simple pour une imagination exubérante comme celle de M. paul le cour !
– La Nouvelle Revue Française (n° d’août) publie un assez singulier article de M. Gaston Bachelard, intitulé La psychanalyse du feu ; l’auteur a parfaitement raison de critiquer comme il le fait des tentatives d’explication rationnelle des mythes et des légendes, qui ne sont même pas seulement faibles et insuffisantes comme il le dit, mais parfaitement insignifiantes et nulles en réalité ; seulement, le genre d’explication qu’il propose d’y substituer ne vaut certes pas mieux, quoique d’une autre façon et pour d’autres raisons. Tout lecteur impartial et non prévenu trouvera sans doute bien forcée et peu convaincante cette façon de faire intervenir, à l’origine des « découvertes préhistoriques » comme celle du feu, prise ici pour type, les trop fameux « complexes » des psychanalystes, et bien troubles « les clartés apportées par la révolution psychologique de l’ère freudienne » (sic) ; mais, en outre, tout cela implique une conception de la « mentalité primitive » qui, au lieu d’être, comme dans le cas des explications rationnelles, purement et simplement étrangère à tout ce qu’enseignent les données traditionnelles, va proprement au rebours de celles-ci ; et nous n’avons point lieu de nous en étonner, puisque cela ne fait en somme que confirmer encore, par l’exemple d’une application particulière, ce que nous avons dit, d’une façon générale, du caractère réel de la psychanalyse et de son rôle dans une nouvelle phase plus « avancée » du développement graduel de la déviation moderne.
– Dans la Vita Italiana (n° de septembre), M. J. Evola envisage une « nouvelle théorie de la race », dans laquelle, à vrai dire, le mot même de « race » nous paraît n’être plus employé que d’une façon assez impropre et détournée, car, au fond, c’est bien plutôt de la « caste » qu’il s’agit en réalité. Il est vrai qu’il fait une distinction entre ce qu’il appelle les « races de nature » et les races qui possèdent une tradition ; il n’admet d’équivalence qu’entre ces dernières, en quoi il a assurément raison ; seulement, il n’existe point de « races de nature », car toute race a nécessairement une tradition à l’origine, et elle peut seulement l’avoir perdue plus ou moins complètement par dégénérescence, ce qui est le cas des peuples dits « sauvages », comme lui-même semble d’ailleurs le reconnaître dans une note ; et ne faudrait-il pas ajouter que ce cas est aussi celui des Occidentaux modernes ? Peut-être est-ce là, au fond, ce qu’implique une phrase exprimant le regret que certains peuples colonisateurs prétendent exercer un droit de conquête, « non seulement sur des peuples sauvages, mais sur d’autres qui ont une haute civilisation traditionnelle », et qu’ils « ne sachent recourir, pour fonder ce droit, qu’à une différence de couleur de peau et à la « civilisation moderne » rationaliste, matérialiste et technique, qui est bien la dernière qui soit susceptible de justifier un droit spirituel à l’hégémonie »… D’autre part, l’auteur paraît tendre à accepter la théorie d’après laquelle la distinction des castes, dans l’Inde, aurait été en rapport avec une différence de race, théorie qui ne repose que sur une fausse interprétation du mot ârya ; remarquons aussi, à ce propos, que dwija (et non dwidya) ne signifie point « divin », mais « deux fois né », et que ce n’est pas de naissance que cette qualité appartient aux membres des castes supérieures, mais du fait de l’accomplissement d’un certain rite, pour lequel eux seuls sont d’ailleurs « qualifiés ». Quoi qu’il en soit, il finit par considérer, à l’intérieur d’une même race ou d’un même peuple, des différences excluant toute équivalence possible (contrairement à ce qui a lieu entre les castes correspondantes de races ou de peuples divers), différences qui ne sont pas d’ordre simplement « biologique », mais qui ont un véritable fondement spirituel ; s’il en est ainsi, c’est bien des castes qu’il s’agit en définitive, et, à cet égard, nous ne pouvons qu’être tout à fait d’accord avec lui ; mais alors pourquoi parler encore de « race », si ce n’est par une concession plutôt fâcheuse à certaines idées courantes, qui sont assurément fort éloignées de toute spiritualité ?
– Dans Atlantis (n° de septembre), M. paul le cour parle de La Tunisie et l’Atlantide, c’est-à-dire, plus exactement, d’un voyage qu’il a fait en Tunisie pour tâcher d’y découvrir quelques vestiges « matériels ou spirituels » de l’Atlantide, et qui ne semble pas avoir été des plus fructueux sous ce rapport, ce qui n’a d’ailleurs rien d’étonnant, en dépit de l’idée saugrenue de quelques archéologues qui ont voulu situer l’Atlantide dans l’Afrique du Nord. Le côté descriptif de son récit contient des naïvetés bien typiquement « touristiques » ; il a cru voir dans une synagogue « un très vieil exemplaire du Coran »… qui évidemment était une Thorah ; mais cette méprise, si grosse qu’elle soit, est encore excusable à côté de celle qui lui fait prendre les Arabes pour la « race de Cham » ! Son ignorance totale de l’Islamisme lui fait formuler à ce sujet des appréciations vraiment inouïes ; nous nous souvenons pourtant qu’il s’est défendu jadis de l’englober dans sa haine de l’Orient ; qu’eût-il pu dire s’il en était autrement ? Nous nous contenterons de lui signaler que, si « le Christianisme n’a pas hésité à considérer certaines femmes comme ayant acquis l’état de sainteté, et a même magnifié la femme en la personne de la Vierge Marie », l’Islamisme fait exactement de même sur ces deux points, et que, par surcroît, il admet les femmes à l’initiation, ce qu’il ne paraît pas qu’aucune organisation chrétienne ait jamais fait ; il serait assurément difficile de tomber plus mal… Parlant de ce qu’il appelle les « sociétés secrètes arabes », c’est-à-dire les organisations initiatiques islamiques (qui n’ont rien d’exclusivement arabe, à part la langue sacrée dont elles font usage et qui est naturellement celle de la tradition à laquelle elles appartiennent), il reconnaît qu’il est difficile d’en dire quelque chose « faute de documents » (c’est là, notons-le en passant, un assez bel aveu du caractère tout profane de ses investigations) ; mais cela ne l’empêche nullement de déclarer aussitôt après, avec une assurance déconcertante et une vanité bien occidentale, qu’elles « n’ont rien à lui apprendre qu’il ne connaisse déjà », à preuve le fait qu’il a vu un trident sur le sommet de certaines mosquées ; pour nous, ce fait prouve plutôt qu’il ferait bien de soigner sa vue, sur l’état de laquelle il n’est pas sans nous inspirer quelques inquiétudes ! – À la fin du même numéro se trouve une petite note qui n’a manifestement pour raison d’être que de nous attaquer une fois de plus, et qui est courageusement signée « X… » ; nous ferons simplement observer ceci à M. paul le cour (en sa qualité de « gérant-propriétaire », si ce n’est en celle d’auteur), en le priant, s’il est de bonne foi comme nous voulons encore le croire, d’en prendre acte une fois pour toutes ; d’abord, nous ne sommes nullement un « orientaliste » ; ensuite, nous n’avons jamais rien écrit sur la « philosophie hindoue », pour la bonne raison que nous estimons qu’il n’existe rien qui puisse être ainsi désigné, et que d’ailleurs nous nous occupons uniquement des doctrines traditionnelles, à l’exclusion de toute « philosophie », qui ne nous intéresse pas ; enfin, constater que les orientalistes n’ont rien compris aux doctrines dont il s’agit ne saurait impliquer en aucune façon ni à aucun degré que les lecteurs d’un exposé correct et intelligible, s’ils sont d’ailleurs exempts de tout préjugé orientaliste ou autre, ne pourront rien y comprendre non plus. Quant à prétendre que le Vêdânta est « la forme la plus sympathique aux philosophes occidentaux imprégnés de christianisme », il semble bien, d’après toute notre expérience que ce soit là exactement le contraire de la vérité, à moins que ce ne soit faire preuve de sympathie à l’égard d’une doctrine que de s’appliquer à la déformer outrageusement !
1938 г.
(перевод на русский язык отсутствует)