1949
Deodat Roché. Le Catharisme (Institut d’Études Occitanes, Toulouse). – Ce petit livre est surtout intéressant par les renseignements historiques qui s’y trouvent réunis ; pour ce qui est de la façon dont y est interprétée la doctrine des Cathares, ou du moins le peu qu’on en connaît, elle appelle les plus sérieuses réserves, car elle est fortement influencée par les conceptions de Rudolf Steiner et par les idées réincarnationnistes de l’auteur. D’autre part, l’identité du Catharisme avec le Manichéisme n’est peut-être pas aussi certaine qu’on veut bien le dire, et, en tout cas, il resterait à savoir ce que fut réellement le Manichéisme, car c’est là encore une question qui est loin d’être complètement éclaircie. Quoi qu’il en soit, nous ne voyons pas très bien comment l’affirmation que les Cathares étaient des Manichéens peut s’accorder avec celle qu’ils étaient « purement chrétiens », ni avec celle que leur doctrine était « une expression du platonisme »… Dans les appendices de l’ouvrage, on trouve la reproduction de l’article sur un plat cathare dont nous avons déjà parlé précédemment (n° d’octobre-novembre 1945) ; nous signalerons aussi des notes sur des croix manichéennes ou considérées comme telles et sur des symboles mithriaques ; et, à ce propos, nous ne pouvons nous empêcher de trouver assez étonnante l’assertion suivant laquelle « le chrisme était tout d’abord mithriaque » ; n’y aurait-il pas là quelque confusion entre un symbole qui appartient en réalité à la tradition universelle et une forme qui en est dérivée, mais qui présente un caractère beaucoup plus particularisé ? Cela n’a rien d’impossible ; mais, quand nous voyons affirmer en un autre endroit, d’une façon encore plus précise, et sans la moindre preuve à l’appui, que « le labarum de Constantin était antérieurement un étendard mithriaque », nous finissons par craindre que l’auteur ne se défie pas toujours suffisamment de son imagination.
François Haab. Divination de l’alphabet latin (« Pro Libros », Paris). – Ce petit volume se présente, d’après son sous-titre, comme une « introduction à la connaissance du symbolisme hiéroglyphique des lettres » ; qu’un tel symbolisme existe en effet, c’est-à-dire que tout l’alphabet ait à son origine une signification idéographique, cela ne fait aucun doute pour nous, ni pour quiconque a là-dessus quelques notions traditionnelles ; mais nous ne pouvons certes pas dire que l’argumentation sur laquelle l’auteur veut appuyer son interprétation de l’alphabet latin soit bien solide ni bien convaincante. Tout d’abord, on ne peut se défendre d’un certain étonnement en le voyant affirmer que l’alphabet latin est « le plus pur des alphabets grecs », et que, pour cette raison, il est le plus propre à « symboliser les divinités fondamentales de la mythologie grecque ». Quant à l’idée qu’il se fait de celle-ci, il la résume en cette phrase : « La mythologie grecque est une connaissance de la Vérité qui s’appuie sur la rationalité, la poésie et l’intuition religieuse, et elle propose une éthique », nous ne voyons dans tout cela rien de bien profond ni de vraiment traditionnel. Quand il présente, en outre, cette même mythologie comme « un véritable Ancien Testament occidental », auquel le Christianisme se rattacherait beaucoup plus qu’à l’Ancien Testament hébraïque, nous nous souvenons qu’une idée très semblable a déjà été soutenue par M. paul le cour, et ce rapprochement est vraiment assez fâcheux… Pour ce qui est de l’interprétation même de l’alphabet, elle consiste à rapporter chaque lettre à une divinité dans le nom de laquelle cette lettre figure, le plus souvent comme initiale, mais parfois aussi à une autre place (les noms grecs et latins sont d’ailleurs mélangés ici d’une façon qui peut paraître quelque peu arbitraire ; et ces rapports sont expliqués au moyen de considérations sur la forme des lettres dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles sont extrêmement vagues et n’ont rien de « frappant » ; avec de semblables procédés, chacun pourrait facilement, en suivant une idée préconçue, trouver à peu près n’importe quoi dans une figure quelconque, et tout cela est assurément fort éloigné du véritable symbolisme. Il y a encore une autre raison de se méfier : il n’est pas tenu compte seulement des lettres authentiquement latines, mais aussi, et au même titre, des adjonctions qui ont été faites à une époque très récente (distinction des lettres i et j, u et v, sans parler du w), et qui ne peuvent avoir aucune valeur symbolique réelle ; l’auteur est d’un autre avis, mais la raison qu’il en donne, en envisageant une sorte de développement de l’alphabet qui se serait continué jusque dans les temps modernes pour l’amener finalement à sa perfection, ne fait que donner à la chose une caractère encore plus grave et même plutôt inquiétant. On s’en rendra compte immédiatement en lisant cette phrase de son résumé : « Cette idéographie des lettres de l’alphabet latin est peut-être la création intuitive et volontaire du sacerdoce antique, mais peut-être aussi elle est tout naturellement l’aboutissement occulte d’un processus subconscient du mental humain collectif ». Le premier terme de cette alternative exprime une vue traditionnellement correcte, mais, par contre, le second, qui en réalité, est celui qu’il faudrait nécessairement admettre pour que le développement en question ait un sens, ne répond qu’à une de ces conceptions actuelles, à tendance « psychanalyste », dont nous signalons par ailleurs le danger. Il paraît que ce n’est là que comme un premier aperçu d’un travail plus considérable ; il convient donc d’attendre celui-ci pour se prononcer d’une façon définitive, mais cette introduction n’est pas de nature à en donner une impression bien favorable, et il faudrait rectifier sur bien des points les idées qui y sont exprimées pour les rendre, nous ne dirons même pas valables, mais simplement acceptables au point de vue traditionnel.
Saint-Yves d’Alveydre. Mission des Souverains (Éditions Nord-Sud, Paris). – Cette réédition d’un livre devenu introuvable depuis longtemps était fort utile, car les ouvrages de Saint-Yves d’Alveydre sont de ceux dont on parle beaucoup plus qu’on ne les lit, d’où bien des idées erronées sur les conceptions qui y sont exposées. Celui-ci, en particulier, permettra de se rendre compte directement de ce qu’était, dans la pensée même de son auteur, la « Synarchie », qui n’a assurément rien de commun avec ce qui a fait tant de bruit en ces dernières années et à quoi il semble bien que ses promoteurs aient donné le même nom tout exprès pour créer certaines confusions, en quoi ils n’ont d’ailleurs que trop bien réussi, car les livres et les articles publiés a ce propos ont répandu dans le public toute sorte d’erreurs grossières sur Saint-Yves et sur son œuvre. L’introduction dont cette réédition est précédée a précisément pour but, tout en se tenant en dehors de toute polémique, de remettre les choses au point, et elle le fait d’excellente façon, en reprenant du reste une partie des informations qui ont paru autrefois ici même (nos de juillet 1935 et de mars 1936), ainsi que quelques-unes des remarques que nous avons faites dans Le Roi du Monde. Nous y signalerons plus spécialement deux points qui nous paraissent très importants : le premier est une comparaison de dates d’où il résulte clairement que, quand Saint-Yves fit paraître les deux ouvrages principaux où se trouve exposé son système synarchique, c’est-à-dire la Mission des Souverains et la Mission des Juifs, il n’était encore entré en relations avec aucun représentant des traditions orientales, de sorte qu’il ne peut être question d’attribuer cette conception à des influences provenant d’une telle source comme certains l’ont prétendu. Il est vrai que Saint-Yves lui-même a présenté la Synarchie comme une application d’une doctrine métaphysique et cosmologique conservée secrètement à l’intérieur des différentes formes traditionnelles, et notamment des traditions brâhmaniques et judéo-chrétienne, mais sans doute cette affirmation, comme bien d’autres, ne doit-elle pas être prise trop à la lettre ; pour notre part, nous pensons (et nous l’avons d’ailleurs noté incidemment dans La Grande Triade, p. 142) qu’elle est surtout inspirée de Fabre d’Olivet, auquel il a fait manifestement beaucoup plus d’emprunts qu’il n’a jamais voulu le reconnaître, tout en s’efforçant d’ailleurs de le « christianiser », si l’on peut dire, et à qui il doit même quelques erreurs assez étonnantes en ce qui concerne la tradition hindoue. Le second point sur lequel nous tenons à appeler l’attention, c’est la nature réelle des rapports de Saint-Yves avec les occultistes, rapports qui se bornèrent en somme à des relations amicales avec quelques-uns d’entre eux, à titre tout personnel, et sans qu’il ait jamais adhéré en aucune façon à leur « mouvement » ni même qu’il l’ait approuvé, car il fit toujours au contraire bien des réserves à cet égard ; cela est assurément fort loin de ce qu’ont voulu faire croire les occultistes eux-mêmes, qui trouvèrent bon d’en faire un de leurs « Maîtres » et qui, après sa mort, cherchèrent à accaparer sa mémoire, nous pourrions même dire à l’exploiter, ce qui eut inévitablement pour conséquence de jeter sur son œuvre un discrédit immérité. – Pour ce qui est du livre lui-même, nous laisserons à chacun le soin de s’en faire une opinion en le lisant ; mais nous devons avouer que, le relisant nous-mêmes ainsi après une quarantaine d’années, nous en avons éprouvé quelque déception, en dépit des vues intéressantes qu’il contient incontestablement. Il nous semble qu’il y a tout au moins une certaine exagération à présenter toute l’histoire de l’Europe, depuis les débuts du Christianisme, comme s’il n’y avait jamais eu, tant du côté de l’Église que de celui des souverains, que des préoccupations d’ordre exclusivement politique ; et, d’autre part, il y a, sur plus d’un point, des assertions qui sont difficilement conciliables avec les véritables notions traditionnelles. Bien que l’auteur fasse quelques allusions à l’« Initiation », il est bien difficile de savoir exactement ce qu’il pouvait entendre par là ; il est fort à craindre que ce qu’il désignait ainsi, du moins à l’époque où il écrivit ce livre, n’ait été, dans sa pensée, rien de plus ni d’autre qu’un enseignement d’un degré supérieur à celui qui est donné dans les Universités, et cela encore est plutôt décevant, car ce qui manque à une telle conception est précisément ce qui, au point de vue initiatique, constitue tout l’essentiel. Quant à la Synarchie elle-même, si on ne la prend que comme un projet de « constitution européenne », il en vaut certainement bien d’autres, et les objections qu’il y aurait lieu d’y faire porteraient beaucoup moins sur le principe même que sur les modalités de l’organisation proposée, et aussi sur les difficultés probablement insurmontables que rencontrerait sa réalisation dans des conditions comme celles de l’époque actuelle.
R. Pouyaud. Du « Cubisme » à la peinture traditionnelle (Imprimerie générale de la Nièvre, Clamecy). – Nous avons déjà parlé ici d’une autre brochure du même auteur (voir n° de janvier-février 1946) ; dans celle-ci, il a su résumer en peu de pages, et avec une clarté dont on ne saurait trop le féliciter, un certain nombre de notions essentielles en ce qui concerne la peinture envisagée au point de vue traditionnel : lois relatives au plan et à ses mouvements (les modernes ont trop oublié qu’un tableau est une surface plane), symbolisme des formes, des nombres et des couleurs. Dans l’aperçu historique par lequel il débute, nous noterons surtout un curieux rapprochement, au sujet du rôle de certaines formes symboliques et notamment de la spirale, entre la tradition celtique et la tradition chrétienne ; c’est là un sujet qui mériterait certainement d’être traité avec de plus amples développements. La seule critique que nous avons à formuler est celle-ci : il est question tout d’abord de « cycles » en appliquant ce mot uniquement à la période de développement des civilisations et des formes traditionnelles particulières, et sans que rien indique que ce ne sont là que des cycles mineurs qui s’intègrent dans d’autres beaucoup plus étendus ; puis, en un autre endroit, il est fait mention incidemment du cycle correspondant à la durée de la précession des équinoxes ; il peut en résulter quelque confusion chez des lecteurs non prévenus et qui, ayant pu croire jusque-là qu’il ne s’agissait que d’une notion d’ordre exclusivement historique en quelque sorte, ne verront pas quel rapport peut exister entre ces deux choses, ni par conséquent quelle est la véritable nature des lois cycliques. Bien entendu, cela n’affecte en rien le fond même de cette étude, et, pour qu’on se rende mieux compte de l’esprit dans lequel elle a été écrite, nous ne saurions mieux faire que d’en reproduire les dernières lignes : « Le peintre, s’il veut faire œuvre traditionnelle, doit adapter les symboles universels à la technique du plan, telle que les premiers cubistes l’entrevirent, faire de son œuvre un microcosme à l’image du macrocosme en utilisant les lois cosmiques ; il constituera ainsi la nouvelle forme propre au cycle futur, mais il ne doit pas oublier que, pour bénéficier pleinement de l’illumination qui constitue la voie traditionnelle, il doit avoir constamment en esprit l’universel et qu’à une telle hauteur les individualités ne comptent plus ».
1949 г.
(перевод на русский язык отсутствует)