Chapitre VI « Connais-toi toi-même »
On cite habituellement cette phrase : « Connais-toi toi-même », mais on en perd souvent de vue le sens exact. À propos de la confusion qui règne au sujet de ces mots on peut se poser deux questions : la première concerne l’origine de cette expression, la seconde son sens réel et sa raison d’être. Certains lecteurs pourraient croire que ces deux questions sont entièrement distinctes et n’ont entre elles aucune relation. À la réflexion et après examen attentif il apparaît nettement qu’elles sont en étroit rapport.
Si l’on demande à ceux qui ont étudié la philosophie grecque quel est l’homme qui a prononcé le premier cette sage parole, la plupart d’entre eux n’hésiteront pas à répondre que l’auteur de cette maxime est Socrate, encore que d’aucuns prétendent la rapporter à Platon et d’autres à Pythagore. De ces avis contradictoires, de ces divergences d’opinion nous sommes en droit de conclure que cette phrase n’a pour auteur aucun de ces philosophes et que ce n’est pas chez eux qu’il faut en chercher l’origine.
Il nous semble licite de formuler cet avis, qui paraîtra juste au lecteur quand il saura que deux parmi ces philosophes, Pythagore et Socrate, n’ont laissé aucun écrit.
Quant à Platon nul, quelle que soit sa compétence philosophique, n’est à même de distinguer ce qui a été dit par lui ou par son maître Socrate. La majeure partie de la doctrine de ce dernier ne nous est connue que par l’intermédiaire de Platon et l’on sait d’autre part que c’est dans l’enseignement de Pythagore que Platon a recueilli certaines des connaissances dont il fait montre dans ses dialogues. Par là nous voyons qu’il est extrêmement difficile de délimiter ce qui revient à chacun des trois philosophes. Ce qu’on attribue à Platon est souvent attribué aussi à Socrate, et, parmi les théories visées, certaines sont antérieures à tous deux et proviennent de l’école de Pythagore ou de Pythagore lui-même.
À la vérité, l’origine de l’expression étudiée remonte bien plus haut que les trois philosophes ici nommés. Bien mieux, elle est plus ancienne que l’histoire de la philosophie, et elle dépasse aussi le domaine de la philosophie.
On dit que ces mots étaient inscrits au-dessus de la porte d’Apollon à Delphes. Ils furent ensuite adoptés par Socrate, comme ils le furent par d’autres philosophes, comme un des principes de leur enseignement, malgré la différence qui a pu exister entre ces divers enseignements et les buts poursuivis par leurs auteurs. Il est d’ailleurs probable que Pythagore aussi a employé cette expression bien avant Socrate. Par là, ces philosophes se proposaient de montrer que leur enseignement ne leur était pas strictement personnel, qu’il provenait d’un point de départ plus ancien, d’un point de vue plus élevé rejoignant la source même de l’inspiration originelle, spontanée et divine.
Nous constatons que ces philosophes étaient, en cela, très différents des philosophes modernes qui déploient tous leurs efforts pour exprimer quelque chose de nouveau afin de le donner comme l’expression de leur propre pensée, de se poser comme les seuls auteurs de leurs opinions, comme si la vérité pouvait être la propriété d’un homme.
Nous allons voir maintenant pourquoi les philosophes anciens ont voulu rattacher leur enseignement à cette expression ou à quelque autre similaire, et pourquoi on peut dire que cette maxime est d’un ordre supérieur à toute philosophie.
Pour répondre à la seconde partie de cette question, nous dirons que la réponse est contenue dans le sens originel et étymologique du mot « philosophie », qui aurait été, dit-on, employé pour la première fois par Pythagore. Le mot philosophie exprime proprement le fait d’aimer Sophia, la sagesse, l’aspiration à celle-ci ou la disposition requise pour l’acquérir.
Ce mot a toujours été employé pour qualifier une préparation à cette acquisition de la sagesse, et spécialement les études qui pouvaient aider le philosophos, ou celui qui éprouvait pour elle quelque penchant, à devenir sophos, c’est-à-dire sage.
Ainsi, comme le moyen ne saurait être pris pour une fin, l’amour de la sagesse ne saurait constituer la sagesse elle-même. Et du fait que la sagesse est en soi identique à la véritable connaissance intérieure, on peut dire que la connaissance philosophique n’est qu’une connaissance superficielle et extérieure. Elle n’a donc point en elle-même ni par elle-même une valeur propre. Elle constitue seulement un premier degré dans la voie de la connaissance supérieure et véritable qui est la sagesse.
Il est bien connu de ceux qui ont étudié les philosophes anciens que ceux-ci avaient deux sortes d’enseignement, l’un exotérique et l’autre ésotérique. Tout ce qui était écrit appartenait seulement au premier. Quant au second, il nous est impossible d’en connaître exactement la nature, parce que d’une part il était réservé à quelques-uns et que d’autre part il avait un caractère secret. Ces deux qualités n’auraient eu aucune raison d’être s’il n’y avait eu là quelque chose de supérieur à la simple philosophie.
On peut tout au moins penser que cet enseignement ésotérique était en relation étroite et directe avec la sagesse et qu’il ne faisait point appel seulement à la raison ou à la logique comme c’est le cas pour la philosophie qui pour cela a été appelée la connaissance rationnelle. Il était admis par les philosophes de l’Antiquité que la connaissance rationnelle, c’est-à-dire la philosophie, n’est pas le plus haut degré de la connaissance, n’est pas la sagesse.
Se peut-il que la sagesse soit enseignée comme on enseigne la connaissance extérieure par la parole ou par les livres ? Cela est réellement impossible et nous en verrons la raison. Mais ce que nous pouvons déjà affirmer, c’est que la préparation philosophique n’était pas suffisante, même comme préparation, car elle ne concerne qu’une faculté limitée qui est la raison, tandis que la sagesse concerne la réalité de l’être tout entier.
Donc il existe une préparation à la sagesse plus élevée que la philosophie, qui ne s’adresse plus à la raison, mais à l’âme et à l’esprit, et que nous pourrons appeler préparation intérieure ; et elle paraît avoir été le caractère des plus hauts degrés de l’école de Pythagore. Elle a étendu son influence à travers l’école de Platon jusqu’au néo-platonisme de l’école d’Alexandrie où elle apparaît de nouveau clairement, ainsi que chez les néo-pythagoriciens de la même époque.
Si pour cette préparation intérieure on employait encore des mots, ceux-ci ne pouvaient plus y être pris que comme des symboles destinés à fixer la contemplation intérieure. Par cette préparation, l’homme est amené à certains états qui lui permettent de dépasser la connaissance rationnelle à laquelle il était parvenu antérieurement, et comme tout ceci est au-dessus du niveau de la raison, il était aussi au-dessus de la philosophie, puisque le nom de philosophie est toujours employé en fait pour désigner quelque chose qui appartient à la seule raison.
Cependant il est étonnant que les modernes en soient arrivés à considérer la philosophie, ainsi définie, comme si elle était complète en elle-même, et qu’ils oublient ainsi ce qu’il y a de plus élevé et de supérieur.
L’enseignement ésotérique a été connu dans les pays d’Orient avant de se propager en Grèce où il avait reçu le nom de « mystères ». Les premiers philosophes, en particulier Pythagore, y avaient rattaché leur enseignement, comme n’étant qu’une expression nouvelle des idées anciennes. Il existait plusieurs sortes de mystères ayant des origines diverses. Ceux qui inspirèrent Pythagore et Platon étaient en rapport avec le culte d’Apollon. Les « mystères » eurent toujours un caractère réservé et secret, le mot mystère lui-même signifie étymologiquement silence total, les choses auxquelles ils se rapportaient ne pouvant être exprimées par des mots, mais seulement enseignées par une voie silencieuse. Mais les modernes ignorant toute autre méthode que celle qui implique l’usage des mots, et que nous pouvons appeler la méthode de l’enseignement exotérique, ont cru faussement, à cause de cela, qu’il n’y avait là aucun enseignement.
Nous pouvons affirmer que cet enseignement silencieux usait de figures, de symboles, et d’autres moyens ayant pour but d’amener l’homme à des états intérieurs lui permettant de parvenir graduellement à la connaissance réelle ou sagesse. C’était là le but essentiel et final de tous les « mystères » et des choses semblables qu’on peut trouver ailleurs.
Quant aux « mystères » qui étaient spécialement rattachés au culte d’Apollon et à Apollon lui-même, il faut se souvenir que celui-ci était le dieu du soleil et de la lumière, celle-ci étant dans son sens spirituel la source d’où jaillit toute connaissance et d’où dérivent les sciences et les arts.
Il est dit que les rites d’Apollon étaient venus du Nord et cela se rapporte à une tradition très ancienne, qui se retrouve dans des livres sacrés comme le Vêda hindou et l’Avesta perse. Cette origine nordique était même affirmée plus spécialement pour Delphes qui passait pour être un centre spirituel universel ; et il y avait dans son temple une pierre appelée « omphalos » qui symbolisait le centre du monde.
On pense que l’histoire de Pythagore et le nom même de Pythagore ont un lien certain avec les rites d’Apollon. Celui-ci était appelé Pythios, et il est dit que Pytho était le nom originel de Delphes. La femme qui recevait l’inspiration des Dieux dans le temple s’appelait Pythie. Le nom de Pythagore signifie donc guide de la Pythie, ce qui s’applique à Apollon lui-même. On raconte aussi que c’est la Pythie qui avait déclaré que Socrate était le plus sage des hommes. Il semble par là que Socrate avait un lien avec le centre spirituel de Delphes, ainsi que Pythagore lui-même.
Ajoutons que si toutes les sciences étaient attribuées à Apollon, il en était ainsi plus particulièrement pour la géométrie et la médecine. Dans l’école pythagoricienne, la géométrie et toutes les branches des mathématiques occupaient la première place dans la préparation à la connaissance supérieure. À l’égard de cette connaissance elle-même, ces sciences n’étaient pas mises de côté, mais demeuraient au contraire employées comme symboles de la vérité spirituelle. Platon aussi considérait la géométrie comme une préparation indispensable à tout autre enseignement et il avait fait inscrire sur la porte de son école ces mots : « Nul n’entre ici s’il n’est géomètre. » On comprend le sens de ces mots quand on les rapproche d’une autre formule de Platon lui-même : « Dieu fait toujours de la géométrie », si nous ajoutons que, parlant d’un Dieu géomètre, Platon faisait encore allusion à Apollon.
Il ne faut donc pas s’étonner que les philosophes de l’Antiquité aient employé la phrase inscrite à l’entrée du temple de Delphes, puisque nous connaissons maintenant les liens qui les rattachaient aux rites et au symbolisme d’Apollon.
D’après tout cela, nous pouvons facilement comprendre le sens réel de la phrase étudiée ici et l’erreur des modernes à son sujet. Cette erreur vient de ce qu’ils ont considéré cette phrase comme une simple parole d’un philosophe, à qui ils attribuent toujours une pensée comparable à la leur. Mais en réalité la pensée ancienne différait profondément de la pensée moderne. Ainsi, beaucoup attribuent à cette phrase un sens psychologique ; mais ce qu’ils appellent psychologie consiste seulement dans l’étude des phénomènes mentaux, qui ne sont que des modifications extérieures – et non l’essence – de l’être.
D’autres y voient, surtout parmi ceux qui l’attribuent à Socrate, un but moral, la recherche d’une loi applicable à la vie pratique. Toutes ces interprétations extérieures, sans être toujours entièrement fausses, ne justifient pas le caractère sacré qu’elle avait à l’origine, et qui implique un sens beaucoup plus profond que celui qu’on voudrait ainsi lui attribuer. Elle signifie d’abord qu’aucun enseignement exotérique n’est capable de donner la connaissance réelle, que l’homme doit trouver seulement en lui-même, car, en fait, toute connaissance ne peut être acquise que par une compréhension personnelle.
Sans cette compréhension, aucun enseignement ne peut aboutir à un résultat efficace, et l’enseignement qui n’éveille pas chez celui qui le reçoit une résonance personnelle ne peut procurer aucune sorte de connaissance. C’est pourquoi Platon dit que « tout ce que l’homme apprend est déjà en lui ». Toutes les expériences, toutes les choses extérieures qui l’entourent ne sont qu’une occasion pour l’aider à prendre conscience de ce qu’il a en lui-même. Cet éveil est ce qu’il appelle anamnésis, ce qui signifie « réminiscence ».
Si cela est vrai pour toute connaissance, ce l’est d’autant plus pour une connaissance plus élevée et plus profonde, et, quand l’homme avance vers cette connaissance, tous les moyens extérieurs et sensibles deviennent de plus en plus insuffisants, jusqu’à perdre finalement toute utilité. S’ils peuvent aider à approcher la sagesse à quelque degré, ils sont impuissants à l’acquérir réellement et il est dit couramment dans l’Inde que le véritable guru ou maître se trouve dans l’homme lui-même et non point dans le monde extérieur, quoiqu’une aide extérieure puisse être utile au début, pour préparer l’homme à trouver en lui et par lui-même ce qu’il ne peut trouver ailleurs et particulièrement ce qui est au-dessus du niveau de la connaissance rationnelle. Il faut, pour y atteindre, réaliser certains états qui vont toujours plus profondément dans l’être, vers le centre qui est symbolisé par le cœur et où la conscience de l’homme doit être transférée pour le rendre capable d’arriver à la connaissance réelle. Ces états qui étaient réalisés dans les mystères antiques étaient des degrés dans la voie de cette transposition du mental au cœur.
Il y avait, avons-nous dit, dans le temple de Delphes une pierre appelée omphalos, qui représentait le centre de l’être humain aussi bien que le centre du monde, suivant la correspondance qui existe entre le macrocosme et le microcosme, c’est-à-dire l’homme, de telle sorte que tout ce qui est dans l’un est en rapport direct avec ce qui est dans l’autre. Avicenne a dit : « Tu te crois un néant et c’est en toi que réside le monde. »
Il est curieux de signaler la croyance répandue dans l’Antiquité que l’omphalos était tombé du ciel, et l’on aurait une idée exacte du sentiment des Grecs à l’égard de cette pierre en disant qu’il avait quelque similitude avec celui que nous éprouvons à l’égard de la pierre noire sacrée de la Kaabah.
La similitude qui existe entre le macrocosme et le microcosme fait que chacun d’eux est l’image de l’autre, et la correspondance des éléments qui les composent montre que l’homme doit se connaître lui-même d’abord pour pouvoir connaître ensuite toutes choses, car, en vérité, il peut trouver toutes choses en lui. C’est pour cette raison que certaines sciences – surtout celles qui faisaient partie de la connaissance ancienne et qui sont presque ignorées par nos contemporains – possèdent un double sens. Par l’apparence extérieure, ces sciences se rapportent au macrocosme et peuvent être considérées justement à ce point de vue. Mais en même temps elles ont aussi un sens plus profond, celui qui se rapporte à l’homme lui-même et à la voie intérieure par laquelle il peut réaliser la connaissance en lui-même, réalisation qui n’est autre que celle de son propre être. Aristote a dit : « l’être est tout ce qu’il connaît », de telle sorte que, là où il y a connaissance réelle – non son apparence ou son ombre – la connaissance et l’être sont une seule et même chose.
L’ombre, suivant Platon, est la connaissance par les sens et même la connaissance rationnelle qui, bien que plus élevée, a sa source dans les sens. Quant à la connaissance réelle, elle est au-dessus du niveau de la raison ; et sa réalisation, ou la réalisation de l’être lui-même, est semblable à la formation du monde, suivant la correspondance dont nous avons parlé plus haut.
C’est pourquoi certaines sciences peuvent la décrire sous l’apparence de cette formation ; ce double sens était inclus dans les anciens mystères, comme il se rencontre aussi dans toutes les sortes d’enseignement visant le même but parmi les peuples de l’Orient.
Il semble qu’en Occident également cet enseignement a existé pendant tout le Moyen Age, bien qu’aujourd’hui il ait complètement disparu au point que la plupart des Occidentaux n’ont aucune idée de sa nature ou même de son existence.
Par tout ce qui précède, nous voyons que la connaissance réelle n’a pas pour voie la raison, mais l’esprit et l’être tout entier, car elle n’est autre chose que la réalisation de cet être dans tous ses états, ce qui est l’achèvement de la connaissance et l’obtention de la sagesse suprême. En réalité, ce qui appartient à l’âme, et même à l’esprit, représente seulement les degrés dans la voie vers l’essence intime qui est le vrai soi, et qui peut être trouvé seulement quand l’être a atteint son propre centre, toutes ses puissances étant unies et concentrées comme en un seul point, dans lequel toutes choses lui apparaissent, étant contenues dans ce point comme dans leur premier et unique principe, et ainsi il peut connaître toutes choses comme en lui-même et de lui-même, comme la totalité de l’existence dans l’unité de sa propre essence.
Il est facile de voir combien cela est loin de la psychologie au sens moderne de ce mot, et que cela va même plus loin qu’une connaissance plus vraie et plus profonde de l’âme, qui ne peut être que le premier pas dans cette voie. Il importe de remarquer que la signification du mot nefs ne doit pas être restreinte ici à l’âme, car ce mot se trouve dans la traduction arabe de la phrase considérée alors que son équivalent grec psyché n’apparaît pas dans l’original. Il ne faut donc pas attribuer à ce mot le sens courant, car il est certain qu’il possède une autre signification beaucoup plus élevée qui le rend assimilable au mot essence, et qui se rapporte au Soi ou à l’être réel ; nous en avons pour preuve ce qui est dit dans le hadith, qui est comme un complément de la phrase grecque : « Qui se connaît soi-même, connaît son Seigneur. »
Quand l’homme se connaît lui-même dans son essence profonde, c’est-à-dire dans le centre de son être, c’est alors qu’il connaît son Seigneur. Et connaissant son Seigneur, il connaît en même temps toutes choses, qui viennent de Lui et y retournent. Il connaît toutes choses dans la suprême unité du Principe divin, hors duquel, suivant la parole de Mohyiddin ibn Arabî : « Il n’y a absolument rien qui existe », car rien ne peut être hors de l’Infini.
Глава 6 «Познай самого себя»
Привычно цитируя фразу: «Познай самого себя», часто упускают из виду её точный смысл. Для иллюстрации путаницы, царящей вокруг этих слов, можно задать себе два вопроса: первый касается происхождения этого выражения, второй – его действительного значения и смысла его существования. Некоторые читатели могут подумать, что эти два вопроса всецело различны и не имеют между собой никакой связи. Однако, после внимательного исследования и размышления станет ясно, что они пребывают в тесной взаимосвязи.
Если спросить у изучивших греческую философию, кто первым произнес эти мудрые слова, большинство из них, не колеблясь, ответит, что автором этой максимы является Сократ, хотя другие настойчиво приписывают её авторство Платону, а иные – Пифагору. Эти противоречивые мнения, эти расхождения во взглядах позволяют нам заключить, что ни один из этих философов не является автором этой фразы, и её источник следует искать в другом месте.
Мы считаем правомерным сформулировать такое мнение, которое покажется читателю справедливым, когда он узнает, что двое из этих философов: Пифагор и Сократ, – не оставили письменного наследия.
Что же до Платона, то никакая философская компетентность не поможет отделить сказанное им самим от сказанного Сократом, его учителем. Основная часть доктрины последнего знакома нам лишь в передаче Платона, а с другой стороны, известно, что именно в учении Пифагора Платон почерпнул определённые знания, которые он явил затем в своих диалогах. Тем самым, мы видим, как крайне трудно разграничить то, что привнесено от каждого из трёх философов. То, автором чего признаётся Платон, часто приписывается и Сократу, а некоторые среди рассматриваемых идей древнее их обоих и исходят из школы Пифагора или от самого Пифагора.
На самом деле, происхождение исследуемого выражения восходит к более глубокой древности, чем названные здесь философы. Более того, оно древнее, чем история философии и поэтому выходит из её области.
Говорят, что эти слова были начертаны над входом Аполлона в Дельфах. Позднее они были восприняты Сократом и другими философами в качестве одного из принципов их учения, несмотря на различия, которые могут существовать между этими различными учениями и целями, преследуемыми их авторами. Вероятно, впрочем, что Пифагор также использовал это выражение задолго до Сократа. Этим философы намеревались показать, что их учение есть не сугубо их персональное творение, но оно исходит из более древней исходной точки, точки зрения более возвышенной, соединяющейся с самим источником первоначального, спонтанного и божественного вдохновения.
Мы констатируем, что в подобном намерении эти философы весьма отличались от философов современных, которые прилагают все свои усилия для выражения чего-нибудь нового, чтобы выдать это за продукт собственного мышления и выставить себя как единственных авторов своих мнений, как если бы истина могла быть собственностью человека.
Сейчас мы собираемся рассмотреть то, почему древние философы желали связать свои учения с этим или ему подобным выражением, и почему мы можем сказать, что эта максима принадлежит к высшему по отношению ко всей философии порядку.
Чтобы ответить на вторую часть этого вопроса, мы скажем, что ответ содержится в исходном, этимологическом смысле слова «философия», которое, говорят, впервые было использовано Пифагором. Слово «философия» выражает факт любви к σοφία, стремление к ней или же намерение, необходимое для её приобретения.
Это слово всегда использовалось для обозначения подготовки к этому овладению мудростью, и, в особенности, для обозначения знаний, которые могли помочь φιλόσοφος, или тому, кто испытывал к ней некоторую склонность, стать σοφός, то есть мудрым.
Итак, любовь к мудрости не может составлять саму мудрость, как средство не может быть принято за цель. И из того факта, что мудрость «в себе» идентична истинному внутреннему знанию, можно заключить, что знание философское есть не что иное, как знание внешнее и неполное. Следовательно, оно не имеет в самом себе подлинной собственной ценности и составляет лишь первую ступень на пути высшего и истинного знания, каковым является мудрость.
От тех, кто изучил древних философов, хорошо известно, что они имели два вида учения: один – экзотерический, а другой – эзотерический. Всё, что было записано, принадлежало единственно к первому виду. Что до второго, то мы не можем точно знать его природу, потому что, с одной стороны, оно предназначалось для немногих, а с другой стороны – имело тайный характер. Эти два качества не имели бы никакого разумного основания, не будь здесь чего-то превосходящего простую философию.
Можно думать, по меньшей мере, что это эзотерическое учение находилось в прямой и тесной связи с мудростью и взывало не только к разуму или логике, как это происходит в случае философии, которая поэтому и названа знанием рациональным. Античные философы допускали, что рациональное знание, то есть философия, не является высшей ступенью знания, то есть мудростью.
Возможно ли, чтобы мудрость была преподана посредством слов или книг, как преподается внешнее знание? Это действительно невозможно, и мы увидим тому причину. Но уже сейчас мы можем утверждать, что философская подготовка не была достаточной, даже как подготовка, поскольку затрагивала лишь ограниченную способность, каковой является разум, тогда как мудрость имеет отношение к реальности всего существа.
Итак, помимо философии существует более возвышенная подготовка к мудрости, которая адресуется уже не к разуму, но к душе и духу, и которую мы могли бы назвать внутренней подготовкой; она, кажется, была свойственна высшим ступеням школы Пифагора. Она простерла своё влияние через школу Платона вплоть до неоплатонизма Александрийской школы, где вновь отчетливо проявилась, равно как и у неопифагорейцев той же эпохи.
Если для этой внутренней подготовки всё ещё использовали слова, то они не могли рассматриваться иначе, чем символы, призванные фиксировать внутреннее созерцание. Этой подготовкой человек приводился к определённым состояниям, позволявшим ему преодолеть рациональное знание, которого он достиг ранее, а так как они выше уровня разума, они так же выше и философии, поскольку имя философии всегда применялось для описания чего-то, принадлежащего сугубо рациональному.
Однако, удивительно, что современники рассматривают философию так, как если бы она была самодостаточной, забывая при этом, что существует более первичное и высокое.
Эзотерическое учение было известно в странах Востока, откуда оно распространилось в Грецию, где получило наименование «мистерий». Первые философы, особенно Пифагор, применили его к своему учению, просто как новое выражение для древних идей. Существовало множество видов мистерий, имевших различное происхождение. Те из них, что вдохновляли Пифагора и Платона, были связаны с культом Аполлона. «Мистерии» всегда носили скрытый, тайный характер – само слово мистерия этимологически означает полное молчание; то, с чем они связаны, не может быть выражено словами и может преподаваться лишь безмолвным путём. Но современники, игнорируя любой другой метод обучения, отличный от метода, предполагающего использование слов, и который мы можем назвать методом экзотерического обучения, ошибочно полагают, что в мистериях не было никакого обучения.
Мы можем утверждать, что это безмолвное учение использовало фигуры, символы и другие имеющиеся средства с целью приведения человека во внутренние состояния, позволявшие ему последовательно достигать реального знания или мудрости. Именно в этом состояла основная и финальная цель всех «мистерий» и подобных им явлений, которые можно найти в иных местах.
Что до «мистерий», особо связанных с культом Аполлона и с самим Аполлоном, то стоит вспомнить, что он был богом солнца и света, являющегося в духовном смысле фонтанирующим источником всякого знания, из коего проистекают все науки и искусства.
Сказано, что ритуалы Аполлона пришли с севера, и это соотносится с очень древней традицией, которая обнаруживается в таких священных книгах как индусские Веды и древнеперсидская Авеста. Северное происхождение особо подтверждалось для Дельф, которые почитались за всеобщий духовный центр, и где в храме имелся некий камень, называемый ὀμφαλός, символизировавший центр мира.
Считают, что история Пифагора, да и само имя Пифагора имеют чёткую связь с ритуалами Аполлона. Последний именовался Πύθιος, и сказано, что изначальное имя Дельф было Πύθο. Женщина, которая обретала в храме вдохновение Богов, именовалась Пифия. Имя Пифагора, следовательно, означает проводника Пифии, что применимо к самому Аполлону. Рассказывают также, что это именно Пифия объявила Сократа мудрейшим из людей. Поэтому, кажется, что и Сократ имел связь с духовным центром Дельф, как и сам Пифагор.
Добавим, что если все науки приписывались Аполлону, то в особенности это подчеркивалось для геометрии и медицины. В пифагорейской школе геометрия и все отрасли математики стояли на первом месте в подготовке к высшему знанию. По отношению к высшему знанию эти науки не отходили в сторону, но, напротив, продолжали использоваться как символы духовной истины. Платон также рассматривал геометрию, как необходимую подготовку к совсем иному учению и велел написать на двери своей школы такие слова: «Никто не входит сюда, если не геометр». Смысл этих слов станет понятным, если сопоставить их с другой формулировкой самого Платона: «Бог всегда занимается геометрией», и если мы ещё добавим, что, говоря о Боге-геометре, Платон делал намёк на Аполлона.
Не стоит поэтому удивляться, что философы Античности использовали начертанную на входе в дельфийский храм фразу, поскольку мы знаем теперь о связях, соединявших их с ритуалами и символизмом Аполлона.
После всего сказанного, мы легко поймём истинный смысл изучаемой здесь фразы и ошибку современников на этот счёт. Эта ошибка происходит из того, что они рассмотрели эту фразу как простое изречение философа, которому они всегда приписывают образ мысли, сопоставимый с собственным. Но в реальности, мышление древнее глубоко отличалось от мышления современного. Так, многие приписывают этой фразе психологический смысл, но то, что называют психологией, состоит лишь в изучении психических явлений, которые есть только внешние модификации, а не суть существа.
Другие, особенно те, кто приписывают эту фразу Сократу, видят в ней моральную цель, поиск закона, приложимого к практической жизни. Все эти внешние интерпретации, не являясь всецело ошибочными, не подтверждают священного характера фразы, который она имела изначально, и который придает ей намного более глубокий смысл, чем тот, что ей желали бы приписать. Она означает, прежде всего, что никакое экзотерическое учение не способно дать истинного знания, каковое человек должен найти только в самом себе, поскольку, действительно, всякое знание не может быть приобретено иначе, чем через индивидуальное понимание.
Без этого понимания никакое учение не может увенчаться действенным результатом, и учение, которое не будит персонального отклика у того, кто его получает, не может доставлять никакого знания. Вот почему Платон говорит, что «всё, что человек изучает, уже есть в нём». Весь опыт, все внешние проявления, окружающие человека, призваны лишь помочь ему осознать то, что он имеет в самом себе. Это пробуждение Платон называет ἀνάμνησις, что означает «припоминание».
Если это верно для всякого знания, то ещё характернее это для знания более высокого и глубокого; когда человек продвигается к этому знанию, то все внешние, ощутимые средства становятся всё более и более недостаточными, вплоть до момента когда они уже бесполезны. Если в какой-то степени они могут помочь приблизиться к мудрости, то помочь в реальном овладении ею они бессильны. В Индии обычно говорят, что истинный guru или учитель находится вовсе не во внешнем мире, а в самом человеке, хотя внешняя помощь и может быть полезна вначале, для подготовки человека к самостоятельному поиску в себе того, чего он не может найти в ином месте, и в особенности того, что лежит выше уровня рационального знания. Чтобы достичь этого, следует реализовать определённые состояния, всегда уходящие вглубь существа к его центру, символизируемому сердцем, и куда должно быть перемещено сознание человека, дабы сделать его способным достичь истинного знания. Эти состояния, которые реализовывались в древних мистериях, были ступенями на пути этого переноса разума в сердце.
Мы сказали, что в храме Дельф был камень, называемый ὀμφαλός, представлявший центр человеческого существа так же хорошо, как и центр мира, согласно тому соответствию, которое существует между макрокосмом и микрокосмом, то есть человеком, когда всё, что есть в одном, находится в прямой связи с тем, что есть в другом. Авиценна сказал: «ты полагаешь себя ничтожным, а в тебе пребывает мир».
Любопытно отметить распространенную в Античности веру в то, что omphalos упал с неба, и мы можем довольно точно представить себе чувство греков по отношению к этому камню, если отметим его схожесть с чувством, которое мы испытываем по отношению к священному чёрному камню Kaabah.
Подобие, существующее между макрокосмом и микрокосмом, означает, что каждый из них есть образ иного, а соответствие составляющих их элементов показывает, что человек должен сначала познать самого себя, чтобы познать затем все остальное, так как, на самом деле, он может найти всё сущее внутри себя. Именно по этой причине определённые науки (особенно те, которые составляют часть древнего знания, и которые почти полностью игнорируемы нашими современниками) обладают двойным смыслом. С внешней стороны, эти науки соотнесены с макрокосмом и могут совершенно справедливо рассматриваться с этой точки зрения. Но в то же время, они имеют более глубокий смысл, который соотносится с самим человеком и внутренним путём, которым он может реализовать в себе знание, что означает реализацию его существа. Аристотель сказал: «человек, есть всё, что он знает», в том смысле, что там, где есть истинное знание (не его видимость или тень) знание и человек есть одно и то же.
Согласно Платону, тень [тень знания – прим. ред.] есть чувственное знание и даже знание рациональное, которое даже будучи выше, имеет свой источник в чувствах. Что до истинного знания, то оно выше уровня разума; его реализация, или же реализация самого существа, согласно соответствию, о котором мы сказали выше, подобна формированию мира.
Вот почему определённые науки могут описывать реализацию под видимостью этого формирования; этот двойной смысл был включен в древние мистерии, как встречается он и среди народов востока во всех видах учений, преследующих ту же цель.
Похоже, что это учение существовало также и на Западе на протяжении всех Средних веков, хотя сегодня оно совершенно исчезло, да так, что большинство людей Запада не имеют никакого понятия о его природе или даже о его существовании.
Из всего вышесказанного мы видим, что истинное знание имеет в качестве средства не разум, но дух и всё существо, так как оно и есть реализация этого существа во всех его состояниях, что является завершением познания и обретением высшей мудрости. На самом деле, то, что принадлежит душе или даже духу, представляет собой только ступени на пути к сокровенной сущности – истинному я, которая может быть найдена лишь тогда, когда существо достигло собственного центра, объединив и сконцентрировав все свои способности, словно в одной точке, в которой ему явлены все вещи, заключенные в этой точке как в своём изначальном и уникальном принципе. Таким образом, можно познать все вещи в самом себе и из самого себя, как всеобщность существования в единстве собственной сущности.
Легко увидеть, насколько это далеко от психологии в современном значении слова и насколько дальше уходит за самое истинное и глубочайшее знание души, которое может быть лишь первым шагом на этом пути. Важно отметить, что значение слова nefs не должно сводиться здесь к душе, ведь это слово появляется в арабском переводе рассматриваемой фразы, тогда как его греческий эквивалент ψυχή в оригинале не фигурирует. Таким образом, не следует приписывать этому слову его обычный смысл, так как, несомненно, оно обладает иным, гораздо более высоким смыслом, которое уподобляет его слову сущность и связывает с «высшим я» или с реальным существом; доказательство тому мы имеем в сказанном в хадисе, дополняющем греческую фразу: «Кто познал себя, тот познал Господа».
Когда человек познал себя в своей глубокой сущности, другими словами, в центре своего существа, тогда он познал своего Господа. А зная своего Господа, он в то же время знает все вещи, которые исходят из Него и в Него возвращаются. Он знает все вещи в высшем единстве божественного Принципа, вне которого согласно словам Мухйиддина ибн Араби: «Нет абсолютно ничего, что существует», так как ничто не может быть вне бесконечности.