Année 1947
– Dans le Journal of American Folklore (1941), M. Coomaraswamy a donné A Note on the Stickfast Motif : il s’agit des contes ou des récits symboliques, dont plusieurs se rencontrent dans les textes bouddhiques et notamment dans les Jâtakas, où un objet enduit de glu ou un autre piège du même genre (qui quelquefois est ou paraît animé) est posé par un chasseur qui représente la Mort ; l’être qui se prend à ce piège y est généralement attiré par la soif ou par quelque autre désir l’amenant à errer dans un domaine qui n’est pas le sien propre, et figurant l’attraction pour les choses sensibles. L’auteur montre, par divers rapprochements, qu’une histoire de ce type peut fort bien avoir existé dans l’Inde longtemps avant d’y revêtir sa forme spécifiquement bouddhique, et qu’elle pourrait même y avoir eu son origine, bien que pourtant il n’en soit pas forcément ainsi et qu’on puisse aussi admettre que, de quelque source préhistorique commune, elle s’est répandue également dans l’Inde et ailleurs ; mais ce qu’il faut maintenir en tout cas, c’est que l’historien des « motifs », pour que ses investigations soient valables, ne doit pas seulement tenir compte de leur « lettre » ou de leur forme extérieure, mais aussi de leur « esprit », c’est-à-dire de leur signification réelle, ce que malheureusement les « folkloristes » paraissent oublier trop souvent.
– Du même auteur dans Motive (n° de mai 1944), un article intitulé Paths that lead to the same Summit, et portant en outre, pour sous-titre, Some Observations on Comparative Religion : il y montre tout d’abord les causes qui, dans l’étude comparative des religions telle qu’on l’envisage aujourd’hui, s’opposent le plus souvent à toute véritable compréhension, que cette étude soit faite par ceux qui regardent leur propre religion comme la seule vraie, ou au contraire par ceux qui sont des adversaires de toute religion, ou encore par ceux qui se font de la religion une conception simplement « éthique » et non doctrinale. Le but essentiel de cette étude devrait être de permettre de reconnaître l’équivalence des formulations, différentes en apparence et en quelque sorte accidentellement, qui se rencontrent dans les diverses formes traditionnelles, ce qui fournirait aux adhérents respectifs de celles-ci une base immédiate d’entente et de coopération par la reconnaissance de leurs principes communs ; et il est bien entendu qu’il ne saurait aucunement s’agir en cela de ce qu’on est convenu d’appeler « tolérance », et qui n’est au fond que l’indifférence à l’égard de la vérité. D’autre part, une telle entente impliquerait naturellement la renonciation à tout prosélytisme et à toute activité « missionnaire » telle qu’on l’entend actuellement ; du reste, la seule véritable « conversion », et dont tous ont également besoin, c’est la metanoia entendue dans son sens originel de métamorphose intellectuelle, et qui ne conduit pas d’une forme de croyance à une autre, mais bien de l’humain au divin. Viennent ensuite des exemples caractéristiques des points de vue exprimés par des anciens et d’autres « non-chrétiens » en parlant de religions autres que la leur, et qui témoignent d’une égale compréhension de ces formes différentes ; et M. Coomaraswamy indique, en outre, le profit que l’étudiant des « religions comparées » pourrait et devrait retirer, pour l’intelligence même de sa propre religion, de la reconnaissance de doctrines similaires exprimées dans un autre langage et par des moyens qui peuvent lui sembler étranges. « Il y a de nombreux chemins qui conduisent au sommet d’une seule et même montagne ; leurs différences sont d’autant plus apparentes que nous sommes plus bas, mais s’évanouissent au sommet ; chacun prend naturellement celui qui part du point où il se trouve lui-même ; celui qui tourne autour de la montagne pour en chercher un autre n’avance pas dans son ascension ».
– Dans une série de notes intitulée Some Sources of Buddhist Iconography (Dr B. C. Law Volume, Part I), M. Coomaraswamy donne quelques nouveaux exemples de la conformité de cette iconographie avec le symbolisme hindou antérieur au bouddhisme. La représentation du Buddha comme un « pilier de feu » est en étroite relation avec la description de Brahma comme l’« Arbre de vie », qui est aussi un « buisson ardent » ; ce pilier axial, qui supporte le Ciel, est naturellement aussi un symbole d’Agni, et « il n’est pas douteux que les représentations d’un pilier ou d’un arbre de feu supporté par un lotus sont en définitive basées sur les textes vêdiques concernant la naissance unique et archétype d’Agni Vanaspati, l’arbre aux mille branches, né dans le lotus ». – Le prototype de la victoire du Buddha dans sa dispute contre Kassapa dont le bois destiné au feu sacrificiel ne veut pas brûler, tandis que le sien s’enflamme immédiatement, se trouve dans la Taittirîya Samhita (II, 5, 8). – La flamme sur la tête d’un Buddha a son explication dans ce passage de la Bhagavad-Gîtâ (XIV, 11) : « Là où il y a Connaissance, la lumière jaillit des orifices du corps ». – La lutte du Boddhisattwa avec Mâra, immédiatement avant le « Grand Éveil », a pour prototype le combat d’Indra contre Vritra, Ahi ou Namuchi, qui sont tous pareillement identifiés à la Mort (Mrityu). Dans les deux cas, le héros, quoique seul, a pourtant une « suite » ou une « garde », qui est constituée en réalité par les « souffles » (prânâh) ou les pouvoirs régénérés de l’âme, rassemblés en samâdhi. Cet état de « possession de soi-même », dans lequel sont dominées les formes de la Mort (figurées par l’armée de Mâra), est souvent désigné comme un « sommeil », bien qu’il soit véritablement l’état le plus complètement « éveillé » qui puisse être ; il y a là, comme il arrive toujours dans les cas similaires, un renversement des rapports qui existent, dans les conditions ordinaires, entre le sommeil, et la conscience à l’état de veille : « que notre vie présentement active soit un « rêve » dont nous nous éveillerons quelque jour, et que, étant ainsi éveillés, nous devions sembler plongés dans le sommeil, c’est là une conception qui revient constamment dans les doctrines métaphysiques du monde entier ». – Enfin, il est signalé que dans certaines représentations de l’armée de Mâra figurent des démons sans tête ; ceci se rapporte à une question que M. Coomaraswamy a traitée plus amplement dans d’autres études dont nous parlerons prochainement.
– Dans Psychiatry (n° d’août 1946), M. A. K. Coomaraswamy examine deux catégories de faits qui sont de ceux que les ethnologues interprètent mal en raison de leurs idées préconçues sur la « mentalité primitive », et aussi de leur tendance à ne considérer que comme des particularités locales ce qui représente en réalité des « survivances », parfois plus ou moins dégénérées, de théories qui se retrouvent dans toutes les doctrines traditionnelles. Le premier cas est celui de la « croyance » de certains peuples suivant laquelle la conception et la naissance des enfants auraient, en réalité, une cause d’ordre non pas physiologique, mais spirituel, consistant dans la présence d’une entité dont l’union du père et de la mère servirait seulement à préparer l’incarnation ; or, sous une forme ou sous une autre, la même chose se trouve exprimée dans toutes les traditions, comme le montrent de nombreux exemples précis tirés des doctrines hindoues, grecques, chrétiennes et islamiques. Dans le second cas, il s’agit de ce que certains ont cru devoir appeler le puppet complex, c’est-à-dire l’idée suivant laquelle l’individu humain se considère comme comparable à une marionnette, dont les actions ne sont pas dirigées par sa propre volonté, mais par une volonté supérieure, qui est en définitive la Volonté divine elle-même ; cette idée, qui implique au fond la doctrine de lîlâ et celle du sûtrâtmâ, existe explicitement dans les traditions hindoue et bouddhique, et aussi, d’une façon non moins nette, chez Platon lui-même, d’où elle est passée au moyen âge occidental. Comme le dit M. Coomaraswamy, « l’expression complex, qui suppose une psychose, est tout à fait inappropriée pour désigner ce qui est en réalité une théorie métaphysique » ; et, d’autre part, « il est impossible de prétendre avoir envisagé des « enseignements traditionnels » dans leur vraie perspective si l’on ignore leur universalité », contrairement à ce que semblent penser les partisans de l’actuelle « méthode anthropologique », la simple observation des faits, quelque soin et quelque exactitude qu’on y apporte, est assurément bien loin de suffire à leur véritable compréhension.
1947
– В Journal of American Folklore (1941) г-н Кумарасвами опубликовал заметку Stickfast Motif [О мотиве смоляного чучела]: это сказки или символические рассказы, несколько из которых встречаются в буддийских текстах, в частности в джатаках, где объект, покрытый клеем, или другая подобная ловушка (которая иногда бывает или кажется одушевленной) устанавливается охотником, представляющим Смерть; существо, попадающее в эту ловушку, обычно привлекается жаждой или каким-либо другим желанием, заставляющим его блуждать в области, которая не является его собственной, и олицетворяет влечение к чувственным вещам. Автор показывает, сопоставляя различные факты, что история такого типа вполне могла существовать в Индии задолго до того, как она приняла свою специфически буддийскую форму, и что она могла даже возникнуть там, хотя это и не обязательно так, и можно также допустить, что из какого-то общего доисторического источника она распространилась как в Индии, так и в других местах; но в любом случае следует помнить, что историк «мотивов», чтобы его исследования были обоснованными, должен учитывать не только их «букву» или внешнюю форму, но и их «дух», то есть их реальное значение, о чем, к сожалению, «фольклористы» слишком часто забывают.
– В журнале Motive (№ за май 1944 г.) г-н Кумарасвами опубликовал статью под названием Paths that lead to the same Summit [Пути, ведущие к одной вершине], которая также имеет подзаголовок «Некоторые наблюдения о сравнительной религии»: в ней он прежде всего показывает причины, которые в сравнительном изучении религий, как это понимается сегодня, чаще всего препятствуют любому истинному пониманию, независимо от того, проводится ли это исследование теми, кто считает свою религию единственно истинной, или, наоборот, теми, кто является противниками любой религии, или теми, кто придерживается просто «этического», а не доктринального понимания религии. Основная цель такого исследования должна заключаться в том, чтобы позволить признать эквивалентность формулировок, различных по внешнему виду и в каком-то смысле условных, встречающихся в различных традиционных формах, что дало бы соответствующим последователям этих форм непосредственную основу для согласия и сотрудничества путём признания общих принципов; и само собой разумеется, что здесь ни в коем случае не может идти речь о том, что принято называть «толерантностью», которая в глубине является лишь безразличием к истине. С другой стороны, такое согласие естественным образом подразумевало бы отказ от любого прозелитизма и любой «миссионерской» деятельности в том виде, в котором она понимается в настоящее время; впрочем, единственное истинное «обращение», в котором все одинаково нуждаются, – это метанойя, понимаемая в её первоначальном смысле интеллектуального преображения, и которая ведёт не от одной формы веры к другой, а от человеческого к божественному. Далее следуют характерные примеры точек зрения, высказанных древними и другими «нехристианами», говорящими о религиях, отличных от их собственной, и которые свидетельствуют о равном понимании этих различных форм; и г-н Кумарасвами также указывает на пользу, которую изучающий «сравнительное религиоведение» мог бы и должен был бы извлечь для понимания даже своей собственной религии из признания подобных учений, выраженных на другом языке и с помощью средств, которые могут показаться ему странными. «Есть много путей, ведущих к вершине одной горы; их различия тем заметнее, чем ниже мы находимся, но исчезают на вершине; каждый естественно выбирает тот, который начинается с места, где он сам находится; тот, кто ходит вокруг горы в поисках другого, не продвигается в своем восхождении».
– В серии заметок под названием Some Sources of Buddhist Iconography [Некоторые источники буддийской иконографии] (Dr. B. C. Law Volume, Part I) г-н Кумарасвами приводит несколько новых примеров соответствия этой иконографии с индусским символизмом, предшествовавшим буддизму. Изображение Будды как «огненного столпа» тесно связано с описанием Брахмы как «Древа жизни», также являющегося «неопалимой купиной»; этот осевой столп, поддерживающий Небо, естественно, является также символом Агни, и «не вызывает сомнений, что изображения огненного столпа или дерева, поддерживаемого лотосом, в конечном итоге основаны на ведических текстах, касающихся уникального и архетипического рождения Агни Ванаспати, тысячеветвистого дерева, рожденного в лотосе». – Прототип победы Будды в споре с Кассапой, чьи дрова, предназначенные для жертвенного огня, не хотят гореть, в то время как его дрова немедленно воспламеняются, находится в Тайтирия-самхите (II.5.8). – Пламя на голове Будды объясняется в следующем отрывке из Бхагавадгиты (XIV.11): «Там, где есть Знание, свет исходит из отверстий тела». – Борьба Бодхисаттвы с Марой непосредственно перед «Великим Пробуждением» имеет своим прототипом битву Индры с Вритрой, Ахи или Намучи, которые все одинаково отождествляются со Смертью (Мртью). В обоих случаях герой, хотя и один, тем не менее имеет «свиту» или «охрану», которая на самом деле состоит из «дыханий» (prāṇāḥ) или возрожденных сил души, собранных в самадхи. Это состояние «обладания собой», в котором доминируют формы Смерти (изображенные армией Мары), часто обозначается как «сон», хотя на самом деле это состояние является наиболее полностью «пробужденным», которое только может быть; здесь, как это всегда бывает в подобных случаях, происходит изменение отношений, которые существуют в обычных условиях между сном и сознанием в состоянии бодрствования: «то, что наша нынешняя активная жизнь есть «сон», от которого мы когда-нибудь проснемся, и что, будучи так пробужденными, мы должны казаться погруженными в сон, – это концепция, которая постоянно повторяется в метафизических учениях всего мира». – Наконец, отмечается, что на некоторых изображениях армии Мары изображены безголовые демоны; это относится к вопросу, который г-н Кумарасвами более подробно рассмотрел в других исследованиях, о которых мы поговорим в ближайшее время.
– В Psychiatry (№ за август 1946 г.) г-н А. К. Кумарасвами рассматривает две категории фактов, которые этнологи неправильно интерпретируют из-за предвзятых представлений о «примитивном мышлении», а также из-за тенденции рассматривать только как местные особенности то, что на самом деле представляет собой «остатки», иногда более или менее вырожденные, теорий, которые встречаются во всех традиционных учениях. Первый случай – это «вера» некоторых народов в то, что зачатие и рождение детей на самом деле имеют не физиологическую, а духовную причину, заключающуюся в присутствии сущности, союз отца и матери служит лишь для подготовки воплощения; однако в той или иной форме то же самое выражается во всех традициях, о чем свидетельствуют многочисленные примеры, взятые из индусских, греческих, христианских и исламских учений. Во втором случае речь идёт о том, что некоторые сочли необходимым назвать puppet complex, то есть идеей, согласно которой человек считает себя похожим на марионетку, действия которой направляются не его собственной волей, а высшей волей, которая в конечном итоге является самой Божественной Волей; эта идея, которая по сути подразумевает учение līlā и sūtrātman, явно существует в индусской и буддийской традициях, а также, не менее чётко, у самого Платона, откуда она перешла в западное средневековье. Как говорит г-н Кумарасвами, «выражение complex, предполагающее психическое, совершенно неуместно для обозначения того, что на самом деле является метафизической теорией»; и, с другой стороны, «невозможно говорить о рассмотрении “традиционных учений” в их истинной перспективе, если не знать их универсальности»; вопреки тому, что, по-видимому, думают сторонники нынешнего «антропологического метода», простого наблюдения за фактами, как бы тщательно и точно они ни проводились, безусловно, далеко недостаточно для их истинного понимания.